J'ai eu la chance de recevoir Le chant du barde : les meilleurs récits de Poul Anderson, dans le cadre de la spéciale "littératures de l'imaginaire" organisée par Babelio / Masse critique. Poul Anderson (1926-2001) a reçu 6 fois le prestigieux prix Hugo (H) et 3 Nebula (N). Considéré outre-Atlantique comme un maître incontestable, il est l'un des grands auteurs classiques de l'âge d'or américain le plus couronné de son vivant. Publiée aux éditions du Bélial, cette fresque hautement représentative du talent de l'auteur, regroupe par ordre chronologique neuf nouvelles d'anthologie parues entre 1953 et 1981, dans des traductions révisées et commentées par J.D Brèque.
Explorateurs, guerriers mais aussi poètes, détectives et joueurs, les héros de Poul Anderson redécouvrent les mythes fondateurs de l'humanité à mesure qu'ils peuplent le cosmos de leurs enfants et de leurs rêves :
- A l'origine, Sam Hall est le personnage d'une chanson qui appartient au folklore, auquel un fonctionnaire de la sécurité donne peu à peu consistance en rentrant des données fictives dans l'ordinateur central qui contrôle toutes les activités humaines : son initiative, d'abord irréfléchie, bouscule involontairement les fondements du régime totalitaire en place.
- Jupiter et les centaures n'est pas sans rappeler le scénario du film Avatar qu'il précède de plusieurs décennies. Un paralytique partage le corps d'une créature hybride, synthétisée en laboratoire pour supporter les conditions climatiques extrêmes de Jupiter, afin de coloniser la planète hostile. (Dans sa version personnelle d'Avatar, Poul Anderson imagine la vie d'un extraterrestre ayant investi le corps d'un humain.)
- Long cours (prix H), où un vaisseau céleste échoué sur une planète de l'empire redevenue primitive fait l'objet de bien des convoitises, avant d'être finalement détruit pour permettre à l'évolution de suivre son cours naturel.
- Pas de trève avec les rois ! rappelle la guerre civile entre nordistes et sudistes, conjuguée à l'intervention d'une troisième force, la communauté des Espers détentrice d'une technologie "psy" d'origine extraterrestre capable de bousculer l'équilibre historique des forces en présence.
- Le partage de la chair (H), dont le scénario repose sur une énigme ethnologico-scientifique, délivre une leçon de tolérance et de dépassement des préjugés : alors que son mari Donli est victime d'un acte de cannibalisme sur une planète que son équipe scientifique est en train d'étudier, la responsable de la sécurité de l'expédition freine sa réaction primale de vengeance, pour chercher à en comprendre les raisons et en les expliquant, réussir à pardonner.
- Le principe de Destins en chaîne, parue sous le titre Five Fates, est une nouvelle en forme de cadavre exquis à la construction subtile. Co-écrits par cinq auteurs dans le cadre d'un défi lancé par Poul Anderson sur une idée originale de son invention, les cinq fragments de l'histoire, qui ont tous en commun le même début et une fin identique, donnent ainsi l'impression de se mordre la queue et rebondissent en une cascade perpétuelle. Ma préférée
- La reine de l'Air et des Ténèbres (H et N) pourtant considérée comme son chef d'oeuvre n'est pas ma préférée. Un enfant de trop a été enlevé sur la planète ; sa mère, loin de s'avouer vaincue par les embûches et le manque de coopération des autorités, fait appel à un archétype de Sherlock Holmes, lequel, grâce à ses petites cellules grises, réussit finalement à contrecarrer les plans insidieux des Audelants, la peuplade aborigène locale, qui mène une lutte masquée contre l'invasion coloniale.
- Le chant du barde, qui donne son nom au volume (H et N), est librement inspiré du mythe d'Orphée, transposé dans un univers extra-terrestre dominé par une machine programmée pour réguler la population de la planète. Le barde réussit à convaincre la Mort de le laisser l'accompagner dans l'antre de la machine, en vue d'y négocier la résurrection de sa compagne. La suite relève du mythe... qui avait aussi su inspirer Jean Cocteau.
- Le jeu de Saturne (H et N) est une mise en garde contre l'attrait facile des paradis artificiels. Ici, les candidats à l'évasion sont les participants d'une expédition à hauts risques sur une des lunes de Saturne. A force de vivre trop à fond le jeu de rôles virtuel qui leur permet d'affronter la monotonie des traversées galactiques, ils deviennent inconscients des dangers réels qui les guettent, au point d'y perdre la vie.
Je retiens comme emblématique de la profusion littéraire et de l'imagination débordante de Poul Anderson, le bel exemple de Jupiter et les centaures : à l'instar de chacun des récits du recueil, la nouvelle gardait en gestation la richesse d'un univers complet qui ne demandait qu'à être développé.
Lu le 14 novembre 2010
Repères :
à lire également un de ses romans World without Stars et de Philip K. Dick Waterspider.
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