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mardi 3 novembre 2020

Le Japon n'existe pas

ESPAGNE
Alberto Torres Blandina a reçu le prix Las Dos Orillas qui vaut publication simultanée en Italie, Grèce, Espagne, Portugal et France.
 
J'ai eu du mal au début avec les histoires (extra)ordinaires de ce balayeur affable, perspicace et un peu envahissant qui partage des moments avec les passagers en transit dans le terminal d'aéroport où il est employé. Je l'ai abandonné puis repris à l'occasion et finalement j'y ai pris goût car, sous un titre qui ne le laisse pas supposer, ce livre feel good, d'humour léger, est psychologiquement efficace et incroyablement positif.
La construction narrative, autour de personnages sortis de leur banalité par le conteur prolixe, est ingénieuse et donne envie de poursuivre : le narrateur ne termine jamais une histoire, mais il la laisse en suspense, face à un auditeur enfin captivé, puis la reprend et la termine avec un interlocuteur ultérieur... 
Le titre résume à lui seul l'originalité du personnage, philosophe saugrenu, dont une des théories favorites, qu'il réserve plus particulièrement aux voyageurs en partance pour Tokyo, est que " le Japon n'est qu'une façade. Une opération marketing comme une autre. On l'a inventé pour vendre de la technologie et ça a marché. Made in Japan est aujourd'hui le meilleur label pour vendre une voiture ou un téléviseur. "

mardi 3 mai 2016

Chacun son époque : occupation et résistance

challenge Chacun son époque : témoignage, essai, autobiographique

L'écriture ou la vie
Déporté à Buchenwald, Jorge Semprun est libéré par les troupes de Patton, le 11 avril 1945. L'étudiant du lycée Henri lV, le lauréat du concours général de philosophie, le jeune poète qui connaît déjà tous les intellectuels parisiens découvre à Buchenwald ce qui n'est pas donné à ceux qui n'ont pas connu les camps : vivre sa mort. Un temps, il va croire qu'on peut exorciser la mort par l'écriture. Mais écrire renvoie à la mort.
Dans ce tourbillon de la mémoire, mille scènes, mille histoires rendent ce livre sur la mort extrêmement vivant. Semprun aurait pu se contenter d'écrire des souvenirs, ou un document. Mais il a composé une œuvre d'art, où l'on n'oublie jamais que Weimar, la petite ville de Goethe, n'est qu'à quelques pas de Buchenwald.

Sommaire :
1. le regard : le kaddish / la ligne blanche / le lieutenant Rosenfeld / la trompette de Louis Armstrong
2. le pouvoir d'écrire : le parapluie de Bakounine
3. le jour de la mort de Primo Levi : ô saisons, ô châteaux / retour à Weimar

tout ce que j'ai aimé dans ce texte :
l'écriture de Jorge Semprun, sensible et réflexive, non ostentatoire et pleine de richesse,
la qualité narrative, l'auteur s'adresse à de multiples reprises directement à son lecteur, il donne l'impression d'un aparté avec chacun de nous,
l'érudition et la culture qui jamais ne désarment, et l'impression qu'en plein coeur du camp, au delà de la survie physique, les prisonniers de droit commun continuent à défendre leurs convictions et à s'inspirer des poètes,
le témoignage, non sur ce qui fut, mais sur ce que furent les hommes, même si les passages dans le camp montrent l'horreur de leur condition, les meilleurs moments concernent la fraternité et la solidarité, depuis l'anonyme qui le sauva en notant stucateur ou lieu d'étudiant sur sa fiche d'enregistrement, à la façon dont les prisonniers parviennent à s'allier pour rester des hommes libres de penser
le travail de mémoire, sous une autre approche, il ne subsiste pas de haine dans ses propos mais une tentative de comprendre le Mal absolu, les anecdotes les plus terribles prennent vie par les mots mais leur pouvoir de nuisance a été absorbé par l'écriture
la force vive de cet homme qui parvient au creux de sa souffrance à analyser avec une sorte de détachement et à partager ses réflexions sur l'existence, l'écriture, l'engagement politique, etc
une très belle expérience de lecture comme j'en fais peu car je ne vais pas spontanément vers ce style d'ouvrages par peur de les trouver rébarbatifs, j'ai noté de me procurer un autre de ses titres.

lundi 29 décembre 2014

Le roman du rond-de-cuir

Tour du monde : ESPAGNE
La construction du roman est assez confuse si on tente de reconstituer l'ordre chronologique des évènements mais parfaitement enlevé et plutôt burlesque si on se laisse mener par le style de Gonzalo Torrente Ballester.
Pepe Ansurez dit le Chantre est un employé de banque modèle, poète à ses heures. Une rivalité sourde l'oppose à don Perico son collègue et prosateur convaincu. Tous les deux se sont mis au défi d'écrire un roman sur la ville : les différentes factions sont en émoi, notables et militaires ont peur des secrets mal gardés. La belle Elisa, la fiancée de Pepe, intrigue au milieu de ces rivalités masculines et semble se jouer du pouvoir des uns et de la crédulité des autres.

vendredi 18 février 2011

Le jeu de l'ange


Destination : Espagne
 Meilleur lire Etranger 2004 pour L'ombre du vent  
(tome précédent où le narrateur est enfant)

Je reprends mon billet depuis le début car j'ai perdu le version en cours lors d'une fausse manip' doublée d'une déconnexion intempestive (il n'y a pas que des avantages à vivre sous les cocotiers !)  
On a beaucoup parlé de L'ombre du vent de Carlos Ruiz Zafon, puis du suivant Le jeu de l'ange que Petite Fleur me propose de découvrir dans le cadre du circle challenge ABC 2011. Globalement, j'ai beaucoup de mal avec cette lecture et je n'accroche guère à l'histoire, ni à l'écriture.

Premier acte : La ville des maudits.
La mise en place de l'histoire et des personnages est finie. Ouf ! Sans grand enthousiasme, si ce n'était le challenge, je crois que je me serais arrêtée là...
L'inaction se passe à Barcelone dans les années 1920. David Martin a été recueilli gamin dans les locaux du journal La Voz de la Industria où il est devenu l'homme à tout faire. Enfant, puis adolescent passionné de lecture, il écrit à ses moments perdus. Grâce à la faveur de don Pedro Vidal, le chroniqueur vedette, il obtient du rédacteur chef M. Basilio un essai à la pige pour l'édition dominicale. Son histoire est un succès auprès des lecteurs et Les nuits de Barcelone deviennent une rubrique hebdomadaire .
Deuxième acte : Lux aeterna.
C'est le début d'une carrière prometteuse. Sous un pseudonyme imposé par contrat, David produit du roman-feuilleton au kilomètre, La ville des maudits. Il écrit sans trêve, ni repos au risque d'y perdre la santé, voire l'estime de ses rares amis, le libraire Sempère et Cristina, l'amie d'enfance dont il est secrètement amoureux, ainsi que don Pedro Vidal. A bout de forces après quelques années de ce régime, David veut reprendre sa liberté pour écrire son propre roman. A l'appel de Cristina, devenue la secrétaire de don Pedro, il retravaille en secret le manuscrit de la grande fresque historique dont il lui a soufflé le schéma et dans la rédaction duquel l'écrivain s'enlise. Les deux titres Des pas dans le ciel et La maison des cendres paraissent en même temps mais la presse encense l'un et méprise l'autre. Sempere lui fait alors découvrir le Cimetière des livres oubliés.
Troisième acte : Le jeu de l'ange
Puis Andreas Corelli, le patron des Editions de la Lumière lui fait une offre inespérée et troublante pour qu'il écrive « une histoire pour laquelle les hommes seraient capables de vivre et de mourir, de tuer et d'être tués, d'offrir leur âme ».  Du jour où il accepte ce contrat, une étrange mécanique du meurtre se met en place autour du malheureux David, qui est bien moins talentueux pour choisir ses éditeurs que pour écrire. Il cherche à en connaître un peu plus sur le passé de l'étrange maison qu'il l'habite et qui curieusement semble le relier à un autre écrivain décédé, à l'étrange ouvrage intitulé Lux aeterna qu'il a pris en échange de son roman au Cimetière des livres oubliés et à Corelli dont les pouvoirs semblent transcender le temps et l'espace. Particulièrement doué pour les ennuis, toutes ses tentatives le font tomber de Charybbe en Scylla.
Epilogue 1945 : où l'histoire repart en boucle ou presque !

Les romans écrits par David Martin sont eux aussi des fantastiques qui révèlent les noirceurs de la ville et de l'âme humaine. Par une mise en abîme qui aurait gagné à être plus explicite, on ne distingue plus très bien l'imaginaire de l'auteur Carlos Ruiz Zafon de celui de son personnage d'écrivain. Il y a énomément de longueurs, beaucoup trop de redites et le style plutôt lourd manque de correction : l'ensemble aurait gagné à être racourci et allégé. La seule chose qui sauve le roman à mon avis et mérite que je l'aie lu avec plus de satisfaction à la fin qu'au début sont les descriptions amoureuses d'une Barcelone aux multiples facettes, personnage à part entière, désespérée et intrigante, exubérante et secrète. Je reste néanmoins peu convaincue des raisons de l'immense succès qu'il a rencontré à sa sortie. Il a surfé sans doute sur la vague des amateurs de romans noirs fantastiques.

Extrait qui, par la voix de deux protagonistes, David Martin et l'inspecteur Grandès qui l'interroge pour meurtre, résume assez bien l'histoire (pp. 480-483) :
Par où voulez vous que je commence ?
- C'est vous le narrateur. Je vous demande seulement de me dire la vérité [...]
- Mes paroles me firent voyager dans un temps que je croyais perdu, la nuit où mon père avait été assassiné à la porte du journal. J'évoquai mes jours à la rédaction de La Voz de la Industria, les années pendant lesquelles j'avais survécu en écrivant des histoires fantastiques, et cette première lettre écrite par Andreas Corelli me promettant de grandes espérances. J'évoquai cette première rencontre avec le patron au Réservoir des Eaux et ces jours où la certitude de la mort était mon unique horizon. Je lui parlai de Cristina, de Vidal et d'une histoire dont n'importe qui aurait pu prévoir la fin, sauf moi. Je lui parlai de ces deux livres que j'avais écrits, l'un sous mon nom et l'autre sous celui de Vidal, de la perte de ces misérables espérances et de cet après midi où j'avais vu ma mère jeter à la poubelle la seule chose que je croyais avoir réussie dans ma vie. Je revins dans cette maison près du parc Güell, la nuit où le patron m'avait fait une proposition que je ne pouvais refuser. J'avouai mes premiers soupçons, mes recherches sur l'histoire de la maison de la tour, sur l'étrange mort de Diego Marlasca et le filet de faux semblants dans lesquels je m'étais trouvé pris [...] 
- J'ai entendu comment, moribond et désespéré, vous avez passé un accord avec un éditeur parisien plus que mystérieux dont nul ne sait rien et que personne n'a jamais rencontré, pour lui inventer, selon vos propres paroles, une nouvelle religion en échange de cent mille francs français, et cela pour découvrir ensuite que vous étiez victime d'un sinistre complot où seraient impliqués un avocat qui a simulé sa propre mort il y a vingt cinq ans afin d'échapper à un destin qui est aujourd'hui le vôtre, et sa maîtresse, une chanteuse de cabaret tombée dans la mouise. J'ai entendu comment ce destin vous a conduit à plonger dans le piège d'une maison maudite où avait déjà été pris votre prédécesseur Diego Marlasca et comment vous avez découvert que quelqu'un vous suivait en assassinant ceux qui pouvaient révéler le secret d'un homme qui, à en juger par vos propos, était presque aussi cinglé que vous.