La mère de toutes les dystopiesExtrait présentation éditeur :
C'est en 1920 que le Soviétique Eugène Zamiatine a conçu cette politique-fiction. Il y aborde, pour la première fois, les mécanismes de l'Utopie au niveau existentiel. Jusque-là, tous les organisateurs de sociétés futurs, sous la bannière de Platon et de saint Thomas More, se contentaient d'une description monomaniaque de leurs structures. Zamiatine introduit l'homme vivant dans ces souricières. La porte poussée, Aldous Huxley et George Orwell vont s'engouffrer dans le corridor.
Quel extraordinaire prophète que ce Zamiatine, écrivain, mathématicien et ingénieur. Il y a soixante ans, la dissidence n'était pas encore une maladie mentale traitée à l'halopéridol. Le règne du père génial de tous les peuples, Staline, et de ses épigones n'avaient pas commencé. Et les pieux des camps de rééducation n'étaient pas encore systématiquement plantés. Pourtant, le ver était dans le fruit, et même à cette époque pas encore totalement occultée, l'ouvrage ne fut pas publié.
Nous autres est une mise en garde en mode utopique contre les dérives totalitaires voulant faire le bonheur de l'Homme à son corps défendant.D'un côté réflexion sur le libre arbitre, la créativité, les émotions, de l'autre l'humanité collectivement préservée du crime et du malheur, la planification, la raison. L'ingénieur D-503 travaille à la construction de l'Intégral, le grand projet de vaisseau spatial qui doit porter vers les habitants des étoiles la solution du Bonheur élaborée après la "dernière" guerre et prônée par l'Etat unique incarné dans le Bienfaiteur. L'énergie et l'alimentation sont produites en abondance grâce à la Tour accumulatrice qui pointe dans les nuages. La vie sauvage a été contenue de l'autre côté du " Mur vert " où quelques rebelles ont trouvé refuge.
Le corps social prime sur l'individu, toute forme de personnalisation a été éradiquée, les humains sont des numéros... La taylorisation des tâches est extrême et les principes mathématiques règnent en maître, gouvernant chaque vie, selon les prescriptions de la " Table des heures " : l'indicateur des chemins de fer est regardé comme l'oeuvre modèle de précurseurs géniaux.
Chaque citoyen est surveillé : par les autres à travers les cloisons transparentes de son logement, dans la rue, au travail par une milice de contrôleurs (ou chefs d'ilôts dans la Chine communiste ou gardiens d'immeuble partout ailleurs...) et s'il dérape, il est conduit aux Gardiens auxquels il vaut mieux s'avouer coupable avant d'être dénoncé par un tiers.
D-503 est pris dans un triangle amoureux complexe : il partage avec O les heures sexuelles autorisées, programmées, routinières et dépassionnées, mais la rencontre avec I, sa liberté d'action, vont semer la zizanie dans sa libido, enfin il ignore la passion secrète de U à son égard et une femme bafouée peut être une redoutable ennemie. Le roman est présenté comme une sorte de journal écrit par D-503 et porte la trace de l'évolution de sa pensée. Au départ, l'écriture est envisagée comme remède aux idées intempestives qui naissent dans son esprit discordant.
Le propos est souvent assez élaboré et l'utopie complexe, mais l'architecture du roman est très claire et un chapeau annonce en tête de chaque court chapitre les questions qui y seront abordées. Formellement le texte est assez proche du théâtre de Bertold Brecht par exemple (ou pourrait facilement être adapté) avec de nombreuses discussions rapportées, des réflexions, etc. Le décor est minimaliste, l'évocation est suffisante pour envisager cette cité toute de transparences où les parois des logements n'accordent aucune intimité, les bâtiments collectifs où les regroupements sont obligatoires pour y entendre les sentences et le mea culpa des coupables d'avoir fauté contre la pensée unique.
L'avis de Gromovar
Extrait : Roman russe, le style de "Nous autres" peut déconcerter. Peu descriptif mais riche de sensations, de détails sensoriels, et d’analogies mathématiques, le style de D-503 (car c’est lui qui écrit) devient de plus en plus confus dans la description de l’enchaînement des événements au fur et à mesure de la progression de sa « folie ». Ce n’est qu’à la fin, et pour cause, que le narrateur retrouve une écriture précise et neutre. Pour les dialogues, ils sont hachés, elliptiques, souvent désarticulés, suivant une forme que je qualifierais d’éruptive et que je commence à associer systématiquement à la littérature russe.La brigade chimérique
Corpus delicti
Le meilleur des mondes
1984
à lire : Mortelle de Christopher Frank






