dimanche 12 juin 2016

Nous autres

La mère de toutes les dystopies

Extrait présentation éditeur :
C'est en 1920 que le Soviétique Eugène Zamiatine a conçu cette politique-fiction. Il y aborde, pour la première fois, les mécanismes de l'Utopie au niveau existentiel. Jusque-là, tous les organisateurs de sociétés futurs, sous la bannière de Platon et de saint Thomas More, se contentaient d'une description monomaniaque de leurs structures. Zamiatine introduit l'homme vivant dans ces souricières. La porte poussée, Aldous Huxley et George Orwell vont s'engouffrer dans le corridor.
Quel extraordinaire prophète que ce Zamiatine, écrivain, mathématicien et ingénieur. Il y a soixante ans, la dissidence n'était pas encore une maladie mentale traitée à l'halopéridol. Le règne du père génial de tous les peuples, Staline, et de ses épigones n'avaient pas commencé. Et les pieux des camps de rééducation n'étaient pas encore systématiquement plantés. Pourtant, le ver était dans le fruit, et même à cette époque pas encore totalement occultée, l'ouvrage ne fut pas publié.

Nous autres est une mise en garde en mode utopique contre les dérives totalitaires voulant faire le bonheur de l'Homme à son corps défendant.
D'un côté réflexion sur le libre arbitre, la créativité, les émotions, de l'autre l'humanité collectivement préservée du crime et du malheur, la planification, la raison. L'ingénieur D-503 travaille à la construction de l'Intégral, le grand projet de vaisseau spatial qui doit porter vers les habitants des étoiles la solution du Bonheur élaborée après la "dernière" guerre et prônée par l'Etat unique incarné dans le Bienfaiteur. L'énergie et l'alimentation sont produites en abondance grâce à la Tour accumulatrice qui pointe dans les nuages. La vie sauvage a été contenue de l'autre côté du " Mur vert " où quelques rebelles ont trouvé refuge.
Le corps social prime sur l'individu, toute forme de personnalisation a été éradiquée, les humains sont des numéros... La taylorisation des tâches est extrême et les principes mathématiques règnent en maître, gouvernant chaque vie, selon les prescriptions de la " Table des heures " : l'indicateur des chemins de fer est regardé comme l'oeuvre modèle de précurseurs géniaux.
Chaque citoyen est surveillé : par les autres à travers les cloisons transparentes de son logement, dans la rue, au travail par une milice de contrôleurs (ou chefs d'ilôts dans la Chine communiste ou gardiens d'immeuble partout ailleurs...) et s'il dérape, il est conduit aux Gardiens auxquels il vaut mieux s'avouer coupable avant d'être dénoncé par un tiers.
D-503 est pris dans un triangle amoureux complexe : il partage avec O les heures sexuelles autorisées, programmées, routinières et dépassionnées, mais la rencontre avec I, sa liberté d'action, vont semer la zizanie dans sa libido, enfin il ignore la passion secrète de U à son égard et une femme bafouée peut être une redoutable ennemie. Le roman est présenté comme une sorte de journal écrit par D-503 et porte la trace de l'évolution de sa pensée. Au départ, l'écriture est envisagée comme remède aux idées intempestives qui naissent dans son esprit discordant.
Le propos est souvent assez élaboré et l'utopie complexe, mais l'architecture du roman est très claire et un chapeau annonce en tête de chaque court chapitre les questions qui y seront abordées. Formellement le texte est assez proche du théâtre de Bertold Brecht par exemple (ou pourrait facilement être adapté) avec de nombreuses discussions rapportées, des réflexions, etc. Le décor est minimaliste, l'évocation est suffisante pour envisager cette cité toute de transparences où les parois des logements n'accordent aucune intimité, les bâtiments collectifs où les regroupements sont obligatoires pour y entendre les sentences et le mea culpa des coupables d'avoir fauté contre la pensée unique.

L'avis de Gromovar
Extrait : Roman russe, le style de "Nous autres" peut déconcerter. Peu descriptif mais riche de sensations, de détails sensoriels, et d’analogies mathématiques, le style de D-503 (car c’est lui qui écrit) devient de plus en plus confus dans la description de l’enchaînement des événements au fur et à mesure de la progression de sa « folie ». Ce n’est qu’à la fin, et pour cause, que le narrateur retrouve une écriture précise et neutre. Pour les dialogues, ils sont hachés, elliptiques, souvent désarticulés, suivant une forme que je qualifierais d’éruptive et que je commence à associer systématiquement à la littérature russe.
La brigade chimérique
Corpus delicti
Le meilleur des mondes
1984
à lire : Mortelle de Christopher Frank

dimanche 5 juin 2016

Chacun son époque : occupation et résistance

Pour ce mois du challenge Chacun son époque, je présente deux romans étrangers, dont l'un en cours de lecture et l'autre lu récemment. Le premier est une biographie romancée à partir de la vie d'un personnage réel ayant combattu sous l'occupation allemande, dans les territoires annexés de l'Est de la France. Le précédent est est une fiction dramatique à base historique, qui se situe en Autriche juste avant et au début de l'Anschluss.

Résumé éditeur :
Le terroriste noir est une fiction construite autour de la véritable histoire, aussi méconnue qu’extraordinaire, d’Addi Bâ, un jeune Guinéen né vers 1916, adopté en France à l’âge de 13 ans, et qui, devenu soldat pendant la Seconde Guerre, est affecté dans le 12e régiment des tirailleurs sénégalais.
Capturé après la bataille de la Meuse, Addi s’évade, erre dans les forêts, avant d’être recueilli par le maire du village de Romaincourt. Élégant et mystérieux, à la fois austère et charmeur, il y fera sensation, mais ce n’est qu’un début : en 1942, il entre en contact avec la Résistance et crée le premier maquis des Vosges. Les Allemands le surnomment « le terroriste noir ». Qui a trahi Addi Bâ ? Une de ses nombreuses amantes ? Un collabo professionnel ? Ou tout simplement la rivalité opposant les Tergoresse et les Rapenne, deux familles aux haines séculaires ?

Vrai faux tirailleur sénégalais, Addi Bâ, enfant peul originaire de Guinée française, a été adopté à 12 ans par une famille de Langeais. Engagé dans la bataille de la Meuse, il se retrouve après la défaite, à errer dans la forêt vosgienne, à demi mort de faim et de froid. Il est caché et protégé par des villageois dont le roman explore la gamme des réactions envers ce nègre, déserteur, évadé ou résistant, héros, selon les avis.
La narratrice n'est qu'une jeune fille à l'époque des faits. Elle raconte ses souvenirs vieux de 60 ans dans un français mâtiné de patois vosgien (je reconnais des expressions entendues dans l'enfance : la Mâmiche, la Pinéguette qui donne une impression d'authenticité au récit). Elle a côtoyé Addi Bâ lorsqu'il venait chez ses parents, écouter Radio-Londres, prendre ses repas et faire laver son linge. Ses sentiments envers le tirailleur sont ambigus, comme ceux d'autres femmes de son entourage : Yolande, Huguette, Germaine, autant de victimes de la séduction du jeune homme.
Différents aspects du monde rural sous l'occupation sont exploités à travers le roman, la survie et la défiance, les trahisons et délations, les combines et la vie qui continue...

L'auteur Tierno Monénembo s'est servi de sources authentiques pour construire les bases de cette biographie romancée, Aujourd'hui, la vraie vie d'Addi Bâ est assez bien documentée. Ce combattant de la France libre n’a reçu la médaille de la Résistance qu’en 2003, soit 60 ans après son exécution.

* * *
Le tabac Tresniek - Der Trafikant
Je  remercie Livraddict et les éditions Folio (n°6079-parution en février 2016) de m'avoir permis de découvrir ce roman de Robert Seethaler traduit de l'allemand (Autriche) par Élisabeth Landes. Je serais curieuse de connaître l'origine du titre original.

Vienne, été 1937
On pourrait dire que le jeune Franzl Huchel descend de sa montagne pour connaître la grande ville. Mais ce serait réducteur. Venu d'une région rurale et minière, Le Salzkammergut, Franz découvre à dix-sept ans, le commerce de détail du tabac sous la férule bienveillante d'Otto Tresniek, la douceur de vivre dans la capitale et les difficultés de l'amour, juste avant que l'Autriche ne bascule dans l'Anschluss.
Tresniek, une ancienne connaissance de sa mère, l'accueille comme un fils et l'élève comme un père : homme d'une grande érudition, il lui impose la lecture approfondie de la presse quotidienne et lui enseigne les subtilités de la fabrication et de la conservation des cigares. Rescapé des tranchées de la première guerre mondiale mais revenu unijambiste, il est pensionné d'Etat, ce qui lui a valu sa charge de buraliste.
A force d'insistance, Franz se lie également avec un client régulier de la boutique, le vieux docteur Sigmund Freud, à la veille de son exil forcé vers l'Angleterre et l'interroge inlassablement sur le sens à donner à son existence.

« Alors comment se fait-il que tout le monde tombe amoureux partout, à tout bout de champ?
– Jeune homme, dit Freud en marquant un temps d’arrêt, on n’a pas besoin de comprendre l’eau pour y plonger tête la première. »
Entouré de figures paternelles qui lui ont manqué - sa mère l'a élevé seule avec l'aide financière d'un notable qui l'entretenait - Franz fait l'apprentissage de la vie, de l'amour et de la mort. A la suite d'une rencontre de hasard au parc d'attractions le Prater, Franz est tombé amoureux d'une jeune effeuilleuse originaire de Bohême, Anezka, qui le séduit puis s'échappe, le rejoint puis le repousse. 
Il désespère de rien comprendre à l'amour. Mais il comprend de mieux en mieux les hommes et ce qui l'entoure ne lui échappe pas. Alors qu'au bureau de tabac, classes populaires et bourgeoisie juive cohabitaient sans problème, les lois raciales imposées par l'Allemagne commencent à clairsemer les rangs des acheteurs. Le boucher accuse le buraliste de servir les Juifs ; la vitrine est souillée une nuit, puis brisée. 
Ce roman retrace une période noire de la Vienne des années 30, pourtant le désespoir se masque derrière l'enracinement intellectuel dans les valeurs morales et l'extrême politesse bourgeoise tient lieu d'ultime rempart contre la grossièreté de l'âme.

C'est assurément un roman d'apprentissage qui m'a beaucoup fait penser au Candide de Voltaire. Franz est le jeune homme naïf amoureux de Cunégonde. A l'inverse, Anezka ne lui est pas inaccessible en raison de sa fortune, mais elle lui échappe néanmoins à cause de sa naissance qui la conduit à se vendre pour s'assurer une existence oisive et sans entrave. Pangloss serait le docteur Freud qui lui décrypte le monde et éveille son esprit à la philosophie (ici la psychanalyse). Il ne manque pas même l'épisode du tremblement de terre de Lisbonne incarné par le raz de marée nazi sur les provinces revendiquées par la Grande Allemagne. " Il faut cultiver son jardin " : dans un geste dont il ne maîtrise ni la portée pour les passants, ni l'acte de résistance qu'il va finir par incarner, Franz affiche le secret de ses rêves chaque matin sur la vitrine du bureau de tabac. 
J'avais suspendu ma lecture à une quinzaine de pages de la fin, sur une note qui me convenait bien... Franz est venu en secret accompagner le départ du vieux docteur : depuis le quai de la gare il regarde avec désespoir s'éloigner le wagon qui emporte son maître à penser. Le livre aurait pu rester longtemps dans ma mémoire, sur une version divergente de celle décidée par l'auteur ! Peut-être d'ailleurs ne m'en serais-je jamais aperçue sans ce partenariat qui m'a fait aller au bout des derniers feuillets.
Lu le 17 avril 2016

samedi 4 juin 2016

Martial Caroff [2]

Anudar m'a donné l'occasion de mieux connaître son blogue La grande bibliothèque et de découvrir par la même occasion, Exoplanète aux éditions Terre de Brume, offert et dédicacé par Martial Caroff. Merci et re-joyeux bloganniversaire !

Exoplanète par Martial Caroff 12 janvier 2030, 19h32.
Une nouvelle étoile, plus brillante qu'aucune autre, est apparue dans le ciel à l'est de l'alignement des " trois mages " dans la constellation d'Orion. Pour les scientifiques de l'observatoire astronomique de Meudon, dirigé par le professeur Morgenstern, elle ne peut être d'origine naturelle : ils disposent justement de l'instrument adéquat, leur flambant neuf hypertéléscope spatial, pour fouiller l'espace à la recherche d'indices. D'autres spécialistes, des historiens venus d'horizons éloignés, poursuivent des recherches dont les résultats convergent curieusement. Leur rencontre fortuite les mène à la résolution collective de la plus grande énigme de tous les temps.
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J'ai pris grand plaisir à lire cette très belle fiction, érudite, que les efforts de vulgarisation rendent accessible et à m'immerger dans ce rêve auquel l'auteur donne envie de croire. J'apprécie les éléments de départ de la construction romanesque, ce mélange de culture scientifique et historique, la confrontation du regard introspectif penché sur l'étude du passé et prospectif tendu vers la (con)quête des étoiles. Les personnages sont attachants : la belle et bien nommée Astrée, son ami Marc le libraire d'art et Felipe, qui ont oublié d'être bêtes, le professeur Matricon, médiéviste spécialisé dans la légende arthurienne et même le peu sympathique Jacques Kieffer, égyptologue acharné, qui est pardonné pour ce qu'il a subi dans les geôles soudanaises... Enfin, des portes inattendues sont ouvertes qui ne sont que l'ébauche de perspectives offertes par ce premier tome d'une trilogie : pour confirmer ma bonne impression et connaître la suite, je mets Antarctique dans ma WL.
Lu le 14 juin 2011

Suite : tome 2 de la trilogie Intelligences (ce tome spoile la fin du tome 1), Antarctique 
 il m'a été offert lors du Swap Tissons des liens d'été et il quitte enfin ma PàL, pourtant ce n'est pas l'envie qui m'a manqué !

Dijon. décembre 2037
L'archéologue Jacques Kieffer, célèbre depuis qu'il a participé aux découvertes sur l'Exoplanète, reçoit la visite de deux confrères sud-américains. Ils espèrent sa collaboration afin de poursuivre leurs fouilles en Terre de Feu argentine, où le chantier a livré des artefacts d'âge inconnu dont les décors témoignent d'un style artistique sans équivalent dans l'Histoire.
Au même moment, en Antarctique, dans la colonie israélienne des Vallées Sèches, un chien indocile fait la découverte fortuite d'un étrange humérus. Le paléontologue Vitzhak Goldstein identifie un très ancien fossile de primate...
C'est ainsi que s'amorce une double investigation, l'une archéologique en Amérique du Sud, l'autre paléontologique sur le pourtour du continent austral. Les deux équipes vont accumuler des trouvailles plus fantastiques les unes que les autres, qui les amèneront à se rejoindre dans la Péninsule antarctique

La double piste qui a fait ses preuves dans le premier tome - héritée du parcours scientifique de l'auteur convaincu que les découvertes proviennent d'un faisceau de recherches ? - est reprise dans l'intrigue de ce roman. En dehors du personnage de Kiefer, dont la notoriété permet de rassembler les financements, il n'y a pas le lien entre les deux tomes, comme je l'ai cru au début, d'une présence extraterrestre préhistorique en Antarctique. L'auteur explore une autre piste scénaristique passionnante : l'apparition de l'intelligence et de l'outil dans l'hémisphère austral qui aurait permis le développement d'une civilisation avancée bien avant l'homo sapiens et qui aurait disparu (?) à cause des grandes glaciations et de l'apparition du courant circum-antarctique. L'hypothèse est séduisante, d'autant qu'elle est développée avec style et clarté. J'ai adoré les passages qui expliquent la convergence évolutive entre espèces différentes (exemple : marsupiaux et placentaires) et les évocations des terribles tigres à dents de sabre (André Chéret et Rahan m'ont familiarisée avec cette représentation dont il est prouvé qu'elle est anachronique !)
Kieffer s'attache à une jeune collègue australienne tout aussi passionnée que lui et qui l'entraîne à la découverte des arts premiers aborigènes. Rêve est le dernier tome qui conclut la série et dont je confirme la place dans ma LàL.

vendredi 3 juin 2016

Les fous de l'Inde

Le témoignage vécu d'un professionnel de santé, fondé sur ses souvenirs de poste en Inde, sur la "folie" passagère ou chronique de certains voyageurs
Lu le 26 octobre 2013
complété par une vidéo qui montrent en partie les symptômes de ce " sentiment océanique " né du déracinement et de la liberté, etc.