Coup de coeur 2013
Pourquoi les gentils ne se feront plus avoir
ou la naissance du mouvement qui changea le monde est présenté par l'auteur comme la transcription du journal intégral de Jérôme Laplace. Son visa d'impression daté du 15 janvier 2185 indique clairement une oeuvre d'anticipation, ou plutôt une utopie. Il s'agit du premier roman de J.Heska.
Comme le deuxième
On ne peut pas lutter contre le système, il questionne
la possibilité pour quelques personnes décidées de "gripper" la machine (sociale dans le cas 1, économique dans le 2) grâce à la
mondialisation (internet dans le cas 1, marchés boursiers dans le 2).
Jérôme Laplace, avant de se faire déborder par ses plus bouillants élèves, a
été le précurseur et l'initiateur d'un mouvement d'opposition active à
l'encontre de la population "bête et méchante" : ses cibles sont des
cols blancs, cadres moyens et employés de bureau, citadins,
consuméristes... Son " illumination " lui est venue à la lecture d'un article du magazine
Mensu'psycho qui préconisait à ses lecteurs d'écrire leurs expériences humiliantes. Au lieu de faire les exercices pratiques, Laplace
s'interroge et en déduit des types de méchants qu'il catégorise et
définit avec exhaustivité (hélas, par un artifice littéraire fréquent,
il est dit que le second carnet de ses définitions s'est perdu).
La structure du roman est balisée de façon très claire et pragmatique. Construit sous la forme du témoignage direct livré par l'acteur le plus important de cette révolution morale qualifiée pour la postérité de courant de pensée cimondiste (de : citoyens du monde), le carnet est découpé en cinq sections qui correspondent à autant d'étapes psychologiques dans la prise de conscience : déni, acceptation, révolte, adaptation et intégration.
Chaque tête de chapitre est introduite par une pensée phare suivant le même schéma répétitif : " La vie c'est... " Ensuite, les paragraphes, précisant la date et l'heure où sont survenus les évènements relatés dans le journal, viennent renforcer la crédibilité de ce témoignage (cf. Le blog de Max ou Absolument débordée sur la vie de bureau).
Une subtilité supplémentaire consiste à faire figurer en annexe un extrait de la première version officielle de l'encyclopédie cimondiste, comme s'il s'agissait d'un recueil assorti de recherches bibliographiques, ainsi que le test permettant de reconnaître un méchant présenté sous les termes de " test de Laplace d'identification des "antipathes" utilisé de manière récurrente à partir de 2038 ".
Enfin, le roman constate une évidence que je résumerais ainsi : on est toujours le méchant de quelqu'un d'autre. Le maître à penser des cimondistes, bientôt dépassé par ses partisans, n'a été clairvoyant que pour son entourage, mais il s'est pourtant refusé à assumer son oeuvre jusqu'au bout. De fait, il appartient à la deuxième catégorie de sa classification : sale con, mauvais ami, bête et méchant, borné, autocentré. Adulé par son ami et collègue Etienne, dont il méprise en secret les blagues idiotes, le goût des jeux vidéo et l'adoration fervente pour le personnage de Yan Solo, il lui rend très mal et dès qu'il atteint son but de conformité sociale, il s'empresse de renier sa contribution à l'édification de la pensée cimondiste.
Pour conclure brièvement, j'ai trouvé beaucoup de qualités à ce roman, une écriture très fluide et agréable, une adéquation entre le fond et la forme, une pensée originale mieux servie que dans On ne peut pas lutter contre le système. J'ai apprécié en outre qu'il se passe à Lyon et j'ai aimé l'évocation du parc de la Tête d'or, terrain d'actions privilègié des premiers cimondistes. Mais je reste sur une question récurrente depuis ma précédente lecture de J. Heska : mais pourquoi choisit-il toujours des couvertures d'un noir brillant, si jolies mais si catastrophiques pour les traces de doigts ?
Lu le 17 janvier 2013
* * *
Coup de coeur 2012
Je remercie Livr@ddict et l'auteur, J. Heska, pour ce partenariat spécial autour de son deuxième titre, puisque d'une part il y a un débat de fond prévu en septembre et que d'autre part
On ne peut pas lutter contre le système est un livre voyageur : aussitôt lu, aussitôt reparti vers une autre blogueuse réunionnaise Unchocolatdansmonroman, pourtant j'aurais aimé m'attarder un peu pour savourer les subtilités de ce
thriller économique qui
pourrait se situer dans un présent très parallèle ou dans un futur proche. La couverture est saisissante !
La main mise du pouvoir économique, à force d'agir de façon dominante, a conduit à une dérégulation générale des
marchés. Une pénurie alimentaire sans précédent a touché jusqu'aux pays
européens et a alerté l'opinion sur la vulnérabilité de la population face aux risques de famine,
sans plus aucune distinction Nord/Sud.
La situation de crise a été espérée, sinon favorisée par un consortium qui pense avoir en
mains une martingale gagnante de nature à lui assurer une position monopolistique dans les domaines de l'énergie et de
l'alimentation. Ses dirigeants attendent le prochain sommet du GEAD, déterminant pour l'avenir de millions de personnes, pour en faire la déclaration fracassante.
Le roman met en scène trois sortes de protagonistes : de
hauts cadres d'une multinationale spécialisée dans l'agroalimentaire
(Londres), des activistes altermondialistes militant dans une organisation non
gouvernementale (Paris) et un chef de village africain
aux prises avec pénurie et sécheresse (Ouganda) dans un contexte
climatique dégradé.
Le premier chapitre débute par une scène d'émeutes à la suite de l'écroulement du système financier mondial et le sacrifice expiatoire de Lawrence Newton, qui a suivi à contrecoeur les traces de son père au sein du
consortium HONOLA. Puis l'histoire se construit à coups de retours en arrière jusqu'à son épilogue. Cela fonctionne comme un bon scénario de film habilement ficelé, avec quelques interrogations parfois devant d'apparentes contradictions : Daniel, un comparse tué de face de trois balles dans la poitrine, est retrouvé quelques chapitres plus loin exécuté d'une balle dans la nuque...
L'auteur entend faire oeuvre pédagogique et démonter
les mécanismes selon lesquels le pouvoir
financier, en lien avec le pouvoir politique et les grandes entreprises,
a fini par dominer/fragiliser la société. Je cite un de ses commentaires sur un autre blogue participant :
Très concrètement,
l'histoire du livre tourne autour d'une innovation technologique (OGM)
dont une société de biotechnologie va se servir pour asseoir sa position
dominante. Des dirigeants de cette même société vont tenter un "coup de
bourse" en refourguant des titres de dette (après avoir acheté des
actions de leur propre société) à des organismes d'investissement (fond
de pension, etc.) : l'objectif étant de faire une belle plus-value. Mais
un grain de sable, représenté par trois écologistes, va remettre en
cause cette logique... Je n'en dis pas plus ;-).
Il
me semble que le niveau de stress entretenu par le suspense joue sur deux niveaux de craintes inégalement
sensibles parmi la population car diversement conscientes : de manière générale, la
suspicion envers les manipulations génétiques et l'introduction des OGM
dans l'alimentation et d'autre part, le risque financier engendré par les bulles spéculatives, les fonds de pension, le
système des subprimes, etc.
Je ne suis pas persuadée de la
portée éducative du second propos, ni que les explications contenues
dans le roman permettent au profane de comprendre où se situent
réellement les points critiques de vigilance.
Cependant, je trouve qu'au bout du compte, avec un brin de simplification et beaucoup d'utopie, l'intrigue romanesque, solidement construite en jeu de dominos
, donne envie d'y croire. Bon public,
j'ai suivi avec facilité et un certain amusement les péripéties des
héros en dépit de ficelles qui sont un peu grosses et d'indices
carrément ENORMES, par exemple GreenForce à la place de... je vous laisse deviner !
Les personnages secondaires sont intéressants et ont de la tenue, par
exemple le commando qui se fait appelé Marty McFly en référence à
Retour vers le futur ou bien Victor Mendosa, l'avocat pourri défenseur de la mafia qui retourne sa veste après l'attentat qui coûta la vie à son épouse et accepte d'aider - avec contrepartie - les membres du mouvement altermondialiste.
Beaucoup de lectrices se sont avouées réticentes au début à cause de la difficulté opposée par le contexte financier. Ce n'est pas mon cas et malgré les quelques réserves exprimées, je trouve qu'il montre bien que les enjeux économiques des batailles que se mènent les holdings se situent dans les pays du Sud. Toutefois, dans des univers assez proches, j'ai trouvé la trilogie de Stéphane Osmont plus démonstrative.
Coïncidence au cours de la même semaine, j'ai vu
Margin Call du réalisateur J.C. Chandor sans connaître le script mais sur la foi de quelques têtes d'affiche dont j'apprécie le jeu : Jérémy Irons, Kevin Spacey...
Un géant du courtage en bourse, qui ne fait pas dans le sentiment en
matière de gestion des ressources humaines, se rend compte avant tout le
monde de l'instabilité de ses avoirs spéculatifs et décide de liquider
les produits à risque avant
l'effondrement du marché, quitte à déclencher des faillites en cascade
et à acculer le système bancaire, les entreprises et les petits
porteurs.
Basé sur les mêmes mécanismes réels que le roman, ce film en fait une exploitation bien plus conforme à ce que nous vivons.
Le blogue bleu en propose un commentaire explicatif très complet.
Lu le 10 juillet 2012