dimanche 10 mars 2013

La colère du rhinocéros

Challenge Tour du monde :  Belgique
Challenge Totem

Pour cette nouvelle édition du challenge Livra'deux pour PàL'Addict, mon binôme Benoît67 m'a choisi une thématique " rhinocéros " et parmi ses trois propositions, j'ai lu Christophe Ghislain qui patiente dans ma PàL depuis le swap couleurs " jaune ", soit depuis une bonne année ! 
D'ailleurs, j'avais repéré ce roman de la rentrée littéraire lors de la Finale du Biblioblog 2011. Depuis, il a cumulé les prix.



Présentation de l’éditeur
J’ai roulé doucement vers la sortie du garage, un peu trop ailleurs pour me concentrer sur ce que je faisais. Il y avait Hélène et la puce, mon père, mes espoirs de môme et mes souvenirs d’adulte, le manque de mille autres souvenirs que j’aurais aimé avoir, des cercueils et la peur de mourir, des glaces qui fondent trop vite, du sable dans les yeux, l’amour à la sauvette, le clapotis de l’eau qui cogne contre le matelas gonflable sur lequel on se laisse bercer, des maisons sous la pluie, des phares tragiques et des falaises étonnantes, des tonnes de poissons, des hydravions et des rhinocéros en veux-tu en voilà qui faisaient la bringue dans mon cerveau.
La Colère du rhinocéros est un roman polyphonique porté par une écriture savoureuse, un western poétique et drôle explorant les méandres de vies tombées en morceaux, un questionnement sur le sens de l’existence édifié autour du rêve en ruine d’un vieux fou absent : le père de Gibraltar.

Retrouvez l'interview de l'auteur
Il explique : « Mon roman résonne comme une histoire polyphonique dans laquelle je déroule la vie de trois personnages. Il y a évidemment des parts de moi-même dans chacun d’entre eux, mais celui auquel je m’identifie le plus, c’est Gibraltar. » En effet, dans le roman, Gibraltar pratique l'escalade et dans la vie, quand il n'est pas écrivain, l'auteur est moniteur de varape.

Si c'était un film... Premier plan, sur une route déserte et rectiligne, un corbillard volé se fait emboutir par un rhinocéros. Il faut attendre la dernière séquence, juste avant le générique de fin, pour connaître l'enchaînement de cause à effet qui relie ces deux moments du roman et je vous garantis que ce n'est pas le battement d'aile léger d'un papillon ! 
Dans l'intervalle, le rhinocéros fait des apparitions furtives, parfois accroché sous le triangle d'un deltaplane... Une femmes réfugiée dans un hydravion lance des lignes de pêche à travers les champs de betteraves et attend la marée du siècle. Elle fut la compagne d'Arthur, le père du narrateur principal, et semble persister à vivre dans le rêve fou de cet homme passionné, enthousiasmé par la seule fois où enfant, il a contemplé la mer avec son père, au point d'avoir creusé un bassin en plein désert, amené une plage, construit un phare de ses mains...
Gibraltar, le fils, a fugué de la maison paternelle à 17 ans pour n'y revenir qu'au double de cet âge : il est en proie à une maladie probablement mortelle qui lui ronge les tripes, mais aussi à un doute existentiel causé par l'usure de l'amour que lui porte Hélène, dont il partage la vie et la petite Lucy, le fait qu'il n'a jamais réussi à dépasser la page 2 de son projet de scénario et enchaîne les boulots intérimaires, la disparition inexpliquée de sa mère quand il était enfant, voire la probable responsabilité de son père. 
La fuite semble sa seconde nature : au début du roman, il a quitté Hélène, son amour qui bat de l'aile et un énième travail comme chauffeur de pompes funèbres et il a tracé la route au volant du corbillard de son patron, avec un cercueil dans le coffre. Son errance le ramène à Trois-plaines, son village natal perdu au milieu de nulle part. On y accède par une curieuse route en ligne droite construite par des " Gitans " qui n'en sont pas, mais dont le seul tort aux yeux des autochtones est d'être des étrangers. Faute d'ouvrage et d'argent, ils se sont arrêtés à cet endroit avant d'être récupérés sur le chantier de construction d'Arthur. 
Au côté de Gibraltar, un autre protagoniste fait entendre sa voix, il apparait également comme échoué dans l'histoire sans but ni raison : l'Esquimau, qui n'a pourtant jamais vu le pôle est un géant taciturne sur lequel courent les pires rumeurs. Las de tracer la route, il a souhaité se faire engager pour creuser mais Arthur n'en a pas voulu. En revanche, ils se sont liés par un étrange contrat. 
La dernière voix au chapitre est celle d'Emma. Elle aussi cache des secrets et entretient des liens énigmatiques avec le passé de Gibraltar qui ne se révèlent que petit à petit. La tension est palpable de bout en bout, savamment dosée à coups de surprises : révélations surprenantes et irruption de faits divers d'une extrême violence. Par ailleurs, le récit à trois voix prend parfois les accents d'une étrange et envoûtante poésie. Il trace le  paysage morcelé d'une histoire familiale moitié absurde, moitié cruelle, à reconstruire à travers les témoignages des trois narrateurs.  
Par son retour aux sources, Gibraltar est venu pour trouver des réponses semble-t-il, mais à la première question qu'il pose concernant l'absence de son père, aucun villageois n'est disposé à répondre. Au contraire, on lui fait porter le poids du désaccord de la communauté face aux choix de son original de père et on lui fait sentir qu'il n'est pas le bienvenu. Alors, dans ce décor désertique et caniculaire, il persiste et entreprend d'abord d'escalader, puis de reconstruire pierre à pierre le phare en ruines érigé par son père.

Avec son histoire compliquée et déjantée, Christophe Ghislain crée l'inattendu au milieu de nulle part et invite l'exotisme en plein coeur de la Belgique : pour ce qu'on en sait, Trois-plaines pourrait se situer aussi bien dans le bush australien ou dans le désert du Névada. 
Il signe un road movie immobile, pour lequel, si je devais lui donner une voix, je m'accorderais bien sur celle de Richard Bohringer (dans Diva par exemple).
L'image de couverture m'avait évoquée le film 37°2 de Beineix sur un scénario de Djian et je ne m'étais pas trompée sur le genre d'univers surréaliste auquel il appartient, avec des personnages contemplatifs, un peu rêveurs, un peu inadaptés mais atypiques. Un autre aspect également présent dans ce film et dans le roman, c'est la possibilité de basculer dans la folie - douce ou meurtrière - à tout instant. 
L'entourage de Gibraltar est constitué de beaucoup de femmes, toutes sont des survivantes à leur manière, confrontées à une violence inconcevable, luttant à armes inégales dans un monde d'hommes : Emma, à la jambe estropiée, mais aussi sa grand-mère Annie et les filles du joyeux lupanar qu'elle dirigeait, assassinées par un client éconduit, Gina l'écuyère avant que son cirque disparaisse, devenue pêcheur, Sophie tenancière du snack bar qui ranime les syncopes de son vieux père à coup de sac de frites congelées, la mère violée sous le regard de son mari statufié, la petite fille définitivement anonyme dans le champ de maïs (je ne peux m'empêcher de penser avec un frisson au roman de Sebold, Le sourire de l'ange).

Grand merci à Benoît67 de m'avoir aidée à sortir ce livre de ma PàL ! Je lui avais proposé :
- Mark Haddon : The curious incident of the dog in the night-time
- William Burroughs : Le festin nu
- Franck Tilliez : Gataca
et il a lu Le curieux incident du chien pendant la nuit en VO.

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