dimanche 29 janvier 2012

Les territoires bleus

Du côté des auteurs peu médiatisés
Les réseaux servent aussi à cela : faire connaître des auteurs qui n'appartiennent pas aux gros circuits de distribution. Je participe dans ce cadre à deux nouvelles aventures.
D'abord, à l'initiative de Petitebelge, un jury de blogolecteurs va tenter d'élire son coup de coeur de l'année 2012 ! parmi 39 auteurs participants.
Ensuite, grâce aux agents littéraires (fondés en mars 2011), j'ai reçu un livre à commenter sur leur site, que je vous invite à découvrir. J'ai choisi pour commencer : Les territoires bleus, un roman de Luc Ruelle. Ceux qui suivent un peu mon blogue auront compris pourquoi !

Après un long coma, Tom est né une seconde fois à vingt ans, le coeur plein d'une énorme envie d'amour et dans la tête tant de choses à rattraper. Il faut convenir que la première naissance s'était plutôt mal passée, voire même que dès la conception, cela avait mal commencé pour lui : Annie, engagée dans une relation fusionnelle avec Marc, n'avait pas anticipé la défection de celui-ci. Logiquement, sa grossesse aurait dû marquer la consécration de leur amour. Mais lorsque Marc la quitte sans un mot d'explication, à ses regrets se mêle un refus du bébé qui grandit innocemment dans son ventre. Pire, à la naissance du petit garçon, elle se détourne avec une indifférence glaciale qui émeut la sage-femme.

Annie parle à peine à Tom, qu'elle surnomme méchamment Varice. Pour compenser, il apprend à anticiper son humeur, il guette les expressions de son visage, catalogue la rareté de ses sourires. Calme et silencieux, il invente des subterfuges pour disparaître et l'observer à loisir ou bien, il choisit de se rendre visible à ses yeux, quitte à s'attirer une correction, mais toujours il surveille, comme un indicateur, la croissance de la veine bleue sur la jambe maternelle. Dans l'imaginaire de Tom, sa chambre est une forteresse isolée au sein des "territoires bleus" qui sont aux mains d'une mauvaise reine face à laquelle il doit tenir bon, en l'absence du gentil roi rose son père.

A 4 ans, il a maintenant l'âge d'aller à l'école. Il y rencontre un compagnon d'infortune dont il se fait un allié : connaissant tous les deux des difficultés à interagir, Tim et Tom mettent en place des stratégies, se servent de béquille l'un à l'autre. J'ai même supposé jusqu'à preuve du contraire que le jeune Tim, son alter ego, était un ami imaginaire. Persuadée du retard mental de Tom, Annie veut le faire entrer dans une école spécialisée, mais il déjoue tous les tests. Une maîtresse s'inquiète de l'influence destructrice de la mère sur le petit garçon. Heureusement, il y a Tantine Laura, qui donne à Tom un peu de temps, d'amour et de chaleur. Il y a aussi Nicolas, le nouvel ami de Maman, qui voudrait bien les aider à construire une relation à trois normale, mais qui ne sait comment s'y prendre : Annie est déjà tellement coupée de tout sentiment maternel, qu'un retour en arrière semble désespéré.

Tom grandit, las des rebuffades ; il a presque atteint une dizaine d’années. Après ses tentatives pour accéder à un amour qui se refuse à lui, il entre dans un conflit latent avec sa mère. Son tourment devenant permanent, il met en place une stratégie défensive de plus en plus élaborée. Pour se protéger, il astreint son corps à une maîtrise quasi-totale et s’enfonce inexorablement dans une psychose qui l'empêche bientôt de communiquer autrement que par le silence. Muré peu à peu dans le donjon qu'il croit devoir défendre et dont il ne peut désormais plus s’échapper, il finit par se mettre complètement hors de portée.


Il ne m'est pas facile de trouver les mots pour parler de ce roman singulier dont le sujet ne peut laisser indifférent. Le récit intime, comme si le narrateur parlait ou plutôt pensait par la voix de Tom, à peine interrompu par les interventions émues de quelques proches qui éclairent un aspect de la situation, couvre une période d’une dizaine d’années qui débute avant la naissance.
Triste et terrible réquisitoire contre le désamour maternel, le roman propose un voyage poétique dans l'univers psychotique d'un enfant, tourmenté jusqu’à la folie par l’indifférence de sa mère. Dans le jeu symbolique des couleurs, Les territoires bleus renvoient à l’onirisme névrotique lié à la mère.
Sous une apparence de simplicité, Luc Ruelle invite à la réflexion sur une forme de maltraitance qui peut passer longtemps inaperçue car elle est exercée par une personne que son statut place « au-dessus de tout soupçon ».

Dans un premier temps j’ai refusé l'explication « facile » qui rejette la faute sur le manque d'amour maternel. Une mère attentive aurait-elle pu empêcher l’évolution progressive de la maladie ou au contraire l’attitude d’Annie a-t-elle vraiment provoqué puis favorisé le développement de la maladie, l'a-t-elle poussé à cette extrémité ?

Depuis j’ai complété mon point de vue par la lecture d’une présentation des travaux de Françoise Dolto. J’ai compris que Luc Ruelle, dans cette approche dérangeante, montre que les manifestations répétées du manque d’amour maternel provoquent chez le fils la destruction progressive et systématique du désir de vivre, jusqu'à ce qu'il en résulte des séquelles tellement graves qu’elles deviennent pathologiques.

2 commentaires:

Jeneen a dit…

pouruqoi le bleu ? on doit y voir un rapprot ? j'ai cherché...la porte bleue ?
pas gai du tout, je t'admire de lire des livres pareils...interessant mais pas pour moi.

ruelle luc a dit…

Je vous remercie bien fort de m'avoir lu. En effet, préoccupé par le bonheur des enfants, j'ai voulu communiquer que le manque d'amour simultanément de la mère et du père peuvent mener à la folie. J'ai aussi voulu que cette psychose soit plus vécue comme une issue que comme une maladie. Et c'est la cas.
Malheureusement, j'ai constaté depuis la, parution du livre que le résumé fait peur à beaucoup de personnes, alors que le livre est moins dur que ce que le résumé communique.
Merci en tout cas et à bientôt
Luc Ruelle