lundi 25 novembre 2013

Pietra viva

Les matchs de la rentrée littéraire 2013
Initiée en 2010, l’opération « Rentrée littéraire » de Price Minister, à laquelle je participe pour la seconde fois, permet de découvrir gratuitement un titre, parmi une sélection opérée par un comité de bloggeuses partenaires :
  1. Danse Noire de Nancy Huston Actes Sud
  2. Une part de ciel de Claudie Gallay Actes Sud
  3. La grâce des brigands de Véonique Ovaldé Éditions de l’Olivier
  4. Lady Hunt de Hélène Frappat Actes Sud
  5. Arrête, arrête de Serge Bramly NiL
  6. Rome en un jour de Maria Pourchet Gallimard
  7. Esprit d’hiver de Laura Kasischke Christian Bourgois éditeur
  8. La lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson Édition Zulma
  9. La garçonnière de Hélène Grémillon Flammarion
  10. Dans la lumière de Barbara Kingsolver Éditions Payot & Rivages
  11. Petites scènes capitales de Sylvie Germain Albin Michel
  12. Pietra Viva de Leonor de Recondo Sabine Wespieser
Ensuite, il suffit d'avoir un blogue, de lire le livre dans le mois qui suit sa réception, de rédiger une chronique, ce que je ferais de toute façon, et de proposer un classement afin de déterminer les ouvrages à retenir, ce que je n'ai pas l'habitude de faire.
A cette occasion, je me suis donc inscrite auprès de Priceminister que je remercie, ainsi que Sabine Wespieser éditeur, pour avoir répondu à ma demande en m'offrant la chance de recevoir « Pietra viva », par Leonor de Recondo. J'ai déjà lu quelques ouvrages de cet éditeur : Les trois lumières, Les bruyères de Bécon... et j'ai toujours été séduite par la qualité de finition des ouvrages. La reprographie ci-contre ne rend pas grâce à la beauté de la couverture dont l'aspect et la texture ont beaucoup évolué et sont encore plus précieuses qu'auparavant, en restant fidèle à une certaine austérité de bon goût. Pour les amateurs de beau papier, le point est important : avant même de commencer la lecture, c'est un petit format qu'on a plaisir à avoir en main.


Rome, printemps 1505.
Michelangelo Buonarotti, prodige précoce, a la trentaine. Il est déjà admiré pour deux de ses oeuvres majeures : la Pietà et David. La consécration arrive avec une commande du pape Jules II della Rovere pour son futur tombeau. Muni d'une avance conséquente, Michel Ange s'apprête à partir pour Carrare afin de sélectionner sur pièces, les blocs de marbre qui serviront à l'oeuvre monumentale. Un évènement de sa vie privée le pousse à anticiper son départ.
Pour fuir la mort brutale d'Andrea, un des jeunes frères dont l'extrême beauté l'avait touché, dans l'établissement religieux où il avait pris l'habitude de dessiner des anatomies d'après la dissection de cadavres, il se jette à corps perdu dans le travail. Au cours d'un séjour d'environ six mois, logeant à la pension discrètement tenue par Maria, il partage la vie impitoyable mais exaltée des carriers, sélectionnant les meilleurs blocs, les négociant et organisant leur transport. 
Il a besoin de cette solitude pour réfléchir à son art et mûrir dans sa tête l'ébauche de son projet, se ressourcer loin du tumulte et des intrigues de la ville. Quand il rejoint la cité papale, ses esquisses sont prêtes et les marbres sont en cours d'acheminement. Pourtant, le tombeau ne sera pas achevé avant 1545 et sur deux ordres au lieu des trois prévus initialement. A côté du produit de mon imagination, éveillée par la magie de l'écriture, je suis plutôt déçue par la réalisation, mais le projet a été remanié de multiples fois et il est probablement loin d'avoir permis à toute l'inventivité de Michel Ange de s'exprimer. 

Cet épisode se situe peu avant le séjour de Michel Ange à Constantinople que Mathias Enard a choisi comme sujet à son roman Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants : à la suite d'une nouvelle vexation de Jules II, Michel Ange choisit de répondre à l'invitation de Bajazet, pour un autre projet faramineux : construire un pont sur le Bosphore qui doit relier les côtes européenne et asiatique.

L'auteur est extrêmement bien documentée et elle parvient à communiquer sur la passion du marbre au travers de ses personnages. Elle montre que Michel Ange réussit à gagner le respect des carriers par sa connaissance prodigieuse du travail de la pierre et leur admiration commune pour la noblesse du matériau. Ses conceptions évoluent au cours de son séjour dans la montagne marmoréenne. Il envisage autrement la pierre vive qu'il essaie de transformer en chair palpitante, en draperies flottantes et en mouvement suspendu ou dont il s'efforce donner au jour les formes qu'elle contient, comme ces esclaves captifs destinés au premier ordre du tombeau papal. J'aime beaucoup la réflexion de Michele, qui à la suite d'une discussion avec l'artiste, voit la montagne de marbre " pleine de personnages qui attendent ". 


 
Eloigné de la tentation biographique, le choix de l'auteur est de présenter une fiction narrative. A travers un épisode choisi de la vie du sculpteur, elle tente de nous projeter dans l'intériorité de l'homme et d'ouvrir la perspective par une réflexion sur l'art, l'inspiration, l'élaboration de l'oeuvre, la poursuite de l'idée créatrice. 
Elle le montre fuyant la réalité pour s'absorber dans son ouvrage, cherchant à se détourner de sa peine par le contact avec la pierre : par exemple, le passage où il sculpte un rebut de marbre pour en faire une main magnifique en souvenir d'Andrea et l'offrir à Chiara, l'épouse du carrier Toppolino (petite souris), qui lui a fait cadeau d'une chanson de son cru.

La plume de Leonor de Recondo nous donne à voir un artiste blessé par la vie, à la sensibilité exacerbée, oscillant entre génie et folie paranoïaque, comme le prouve la susceptibilité des relations entre le commanditaire et l'artiste : épisode où il "répudie" son élève et renvoie l'envoyé du pape au prétexte d'espionnage.  
Cohabitant avec l'artiste sûr de sa technique, beaucoup moins inspiré par le sentiment divin que par la matérialité de la pierre et l'humanité des corps, se dissimule un homme irascible, égoïste, seul et solitaire, un écorché vif, incertain et tourmenté, qui ne trouve refuge et sérénité que dans le travail de ses mains et le désir de capturer dans la pierre la beauté de la vie.

Peu de monde parvient à percer la carapace d'indifférence qu'il s'est forgée depuis "l'abandon" de sa mère, mort alors qu'il était en nourrice. Le séjour dans la montagne n'est pas étranger à l'apaisement de l'artiste, ni ses échanges avec ses compagnons, des êtres simples, préservés, comme la folie douce de Cavallino (petit cheval), qui communie avec les animaux ou la grâce et les questions sans tabou de Michele, un enfant de six ans dont la mère vient de mourir en couches.
Il se fait forcer la main par la naïveté et la confiance du petit garçon, qui se prend d'affection pour lui et fait resurgir par sa présence la mémoire de celle que Michel Ange se refuse à évoquer. Il repousse d'abord brutalement l'enfant et la douleur avant de la/de le laisser venir à lui pour se l'apprivoiser  (on dirait un peu un dialogue à la St. Ex entre le petit prince et le renard " tu seras mon ami " comme seuls les enfants peuvent l'envisager). 
La reconquête du souvenir, enfoui volontairement comme on enferme dans une boîte un souvenir par trop douloureux, qu'on enterre et dont on jette la clef dans un puits, passe par des étapes de reconstruction qui sollicitent les cinq sens. L'angle choisi, la reconstruction par fragments, est intéressant et le roman se clôt sur un beau poème-hommage que j'aurais envie de recopier mais qu'il vaut mieux découvrir par étape. Dédié à la mère tendrement aimée, il est offert en cadeau à l'enfant, geste doublement symbolique avec le coffret sculpté des mains de l'artiste, sans clef, et la décharge de ce souvenir enfin intégré à sa vie d'adulte.

Comme l'an dernier, je ne me suis pas trompée dans mon choix. Je donne 20/20 à ce roman, servi par une plume remarquable, une histoire originale et intéressante, une édition soignée. 
J'ai apprécié le style juste et crédible, une pureté, une simplicité, un fort pouvoir d'évocation sans ostentation :
[à Malbacco] Il atteint l'endroit qu'il cherche. Les pierres, à force d'être caressées par l'eau, se sont lissées tant et si bien qu'elles forment maintenant de larges vasques naturelles où plusieurs hommes peuvent se tenir sans toucher le fond.
Paradoxalement, les 225 pages de ce roman ont conjointement un goût de plénitude et de trop-peu. Elles m'ont donné l'envie de lire le premier roman de l'auteur La grâce du cyprès blanc (sur le travail d'écriture cette fois), mais aussi de découvrir Pic de la Mirandole que je connais à peine et qui semble-t-il parlait une vingtaine de langues ou de relire le petit livre qui ne quitte pas Michel Ange depuis que Laurent le magnifique le lui a offert : le Canzoniere de Petrarque dont chaque phrase, en hommage à Laura, résonne si juste !
Leonor de Recondo est violoniste de formation.
challenge tour du monde Espagne

en Grèce : carrière de Thassos au marbre des plus durs et d'un grain encore plus fin
Edit du 15 décembre 2013 
C'est le roman que j'ai retenu qui a gagné le grand prix des blogueurs : ce n'est pas celui qui avait été choisi par le plus grand nombre mais c'est celui qui a recueilli le plus d'avis très favorables 
Récapitulatif des avis et des billets sur la page Priceminister

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