Dans une série d’enquêtes littéraires inaugurée par Journal intime d’un marchand de canons, Philippe Vasset s'attache à démolir les icônes capistalistes, un peu comme Osmont dans son tryptique, mais avec un style d'écriture très différent. D'abord, ses romans sont très courts, le style est apuré et distant, tranchant comme la glace. Les formes narratives alternent ainsi que les points de vue (plusieurs sources à l'histoire dont certaines sont véridiques), les personnages sont tantôt drôles, cruels, touchants, certains sont réels, comme la redoutable Sarah Palin, députée de l'Alaska. Mêlant étroitement fiction et éléments tangibles, l'auteur dévoile les intrigues en cours autour du pillage organisé des richesses du Pôle Nord, à rebours des résolutions de Copenhague et dénonce la réalité contemporaine dans la plus pessimiste des anticipations.
" Elle " a lancé un fonds d'investissement à 500 000 dollars la souscription afin d'exploiter les opportunités offertes par le changement climatique et la fonte des glaces en Arctique, sous lesquelles gisent gaz, pétrole, diamants, réservoirs d'eau gelée... n'attendant que l'exploitant capable de les atteindre. La créatrice de ce concept précurseur est la présidente d'ICECAP, la Reine des Glaces comme l'a baptisée la presse, une visionnaire selon les investisseurs, une manipulatrice chez qui tout est calcul selon le narrateur. Elle sait s'entourer de jeunes gens doués, spécialisés en climatologie, auxquels elle impose une pression infernale et elle manipule les populations autochtones et les Etats pour parvenir à ses fins. Elle mène toutes ses opérations tambours battants, avec plan de campagne où l'échec n'est pas admis et champs de bataille où les perdants se font clouer au pilori." Elle " sonne comme un prénom ou un titre et se passe de nom. A côté d'Elle, tous les collaborateurs sauf un ont désignés par une initiale H. le nouveau stagiaire mal à l'aise, A. l'assistante favorite qui marche dans les traces de son modèle jusqu'à vouloir surpasser le maître, Y. l'espion chargé d'intercepter les renseignements dont Elle a besoin.
Le procédé est original car il s'agit d'un journal intime écrit à la troisième personne, le témoignage de son plus intime collaborateur. Cela me rappelle un peu Journal d'une femme de chambre d'Octave Mirbeau. Le narrateur n'est autre que le secrétaire particulier de l'intéressée, le chargé de communication qui lui fait répéter ses discours et prépare ses mises en scène. Ombre fidèle entre les ombres, homme-paillasson dévoué jusqu'à l'abnégation, factotum transparent qui n'est jamais ni nommé, ni regardé, il sait voir au-delà de l'ambition de la redoutable financière, les meurtrissures d'une self-made woman vieillissante qui refuse son âge et use d'artifices pour se voiler la face !
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire