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mercredi 25 mars 2015

La triste fin du petit enfant huître et autres histoires

Sans Ailanna que je remercie d'avoir glissé une contrainte lire en anglais dans le bingo littéraire, je n'aurais pas découvert cette édition bilingue de la collection 10/18 domaine étranger, à la superbe reliure toilée.
Le recueil de textes poétiques, magiques et mystérieux, est illustré par l'auteur en personne : Tim Burton exprime d'un trait grêle les affres de ces êtres malingres, mal aimés, étranges, inachevés qu'il imagine, des enfants monstrueux impossibles à assumer par leurs parents. Il décrit en quelques vers l'amour et le désespoir, puisant son inspiration au vieux fonds traditionnel des contes et du désir d'enfant.
Jamais je n'aurais osé imaginer tant elle est raide La triste fin du petit enfant huître... ni celle de dizaines d'autres personnages aussi peu adaptés à la vie humaine : l'enfant toxique qui meurt d'un bol d'air frais, l'enfant momie qui finit en piñata lors d'un anniversaire mexicain, la fille-lit qui devient un tendre couchage couette incluse, le bébé ancre qui finit par entraîner sa mère au fond, mais aussi Brindille, triste Pierrot amoureux d'une Allumette et les autres : l'enfant robot, l'enfant tache, la fille vaudou, l'enfant brie, la reine pelote-à-épingles, l'enfant tête de melon, le gamin pingouin.
La traduction de René Belletto que je soupçonne de se laisser parfois emporter par le sens, ne me semble pas toujours strictement littérale, mais restitue l'imaginaire poétique de l'auteur. A sa décharge, le français ne sera jamais d'une aussi grande concision conceptuelle que l'anglais. 

samedi 1 septembre 2012

Les dix enfants que madame Ming n'a jamais eus

Empreint de sagesse confucéenne, ce court roman sans chapitre, dans les habitudes d'Eric Emmanuel Schmitt, rejoint le cycle de l'invisible.

Le narrateur, acheteur pour le compte d'une société occidentale, effectue de fréquents voyages en Chine ; il parle le mandarin, la langue cultivée des lettrés, et s'efforce d'améliorer son cantonais, la langue plus commune. Au cours d'un séjour à Yunhai, dans la province de Guangdong, il engage la conversation avec la dame-pipi du Grand hôtel . Contre toute vraissemblance, alors qu'une répression sévère prohibe toute naissance multiple, Madame Ming prétend avoir dix enfants, disséminés aux quatre coins de la Chine. Ses affabulations semblent accréditées par un des responsables de l'entreprise avec laquelle le narrateur est en affaires : il a vu chez Madame Ming les courriers et les photos de la nombreuse fratrie.
Tirant de ce prétexte matière à user de son fabuleux talent de conteur, l'auteur raconte, comme autant d'histoires dans l'histoire, les vies de chacun des enfants : Ho le joueur invétéré, Da-Xia l'executive woman, Kun et Kong les jumeaux acrobates du cirque de Pékin, Li Mei l'illustratrice de contes, Wang l'inventeur de jardins virtuels à Taïwan, les deux opposés Ru l'érudit et Zhou l'intellectuel, Shuang le chroniqueur boursier mutique et enfin Ting Ting l'aînée, qui apparaît en chair et en os à la fin du roman, à point nommé pour donner de la consistance au récit de sa mère.

Comme toujours chez l'auteur, il n'y a pas de totale gratuité dans l'oeuvre littéraire. Les discussions avec Madame Ming rejoignent l'histoire personnelle du narrateur et le font se questionner sur son refus de s'engager et sur le déni de son désir d'enfant. Il est l'occasion également de se pencher sur une sagesse ancestrale. Comprendre les Chinois, c'est parvenir à saisir une pensée millénaire :
Chez ces migrants venus gagner leur riz ici, chez ces milliers de paysans en rupture de sillons, malgré le communisme ou le mercantilisme, l'Antiquité persistait. Confucius habitait le cerveau des hommes : sa défense de l'amour familial, son culte du respect, sa lutte dont les abus perduraient dans les têtes. A la différence des Européens qui conservent des ruines gallo-romaines au coeur de leurs métropoles mais oublient Sénèque, qui visitent les cathédrales en délaissant le christianisme, les Chinois ne logent pas leur culture dans les pierres. Ici, le passé constituait le présent de l'esprit, pas une empreinte sur la roche. Le monument demeurait secondaire, d'abord comptait le coeur spirituel, gardé, transmis, vivant, incessamment jeune, plus solide que tout édifice. La sagesse résidait dans l'invisible, l'invisible qui s'avère éternel à travers ses infinies métamorphoses, tandis que le minéral s'effrite.
Lettre S pour mon challenge ABC et participation au challenge Un mot, des titres ; le prochain mot à illustrer par nos lectures est BEAU.
Des explications ? un tour chez l'organisatrice