Affichage des articles dont le libellé est lumière. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est lumière. Afficher tous les articles

jeudi 27 juillet 2017

Claire Keegan [2]

A travers les champs bleus / Walk the blue fields
Tout d'abord, lorsque je tiens un volume de l'éditeur Sabine Wespieser dans les mains, je suis sûre de deux choses : la sobriété de l'objet, format, texture, typographie, sans défaut, ensuite la garantie d'une oeuvre de qualité car les auteurs publiés sont minutieusement choisis.
Les textes de Claire Keegan plongent dans une atmosphère qui rappelle celle du siècle dernier, pourtant elles sont contemporaines. L'écriture est juste, limpide, sans artifice de langage, mais la langue est belle, travaillée jusqu'à la simplicité, évocatrice. La narration se passe de sentiments ; elle repose plutôt sur l'évocation des faits de telle manière qu'ils montrent les rapports régissant de toute éternité la vie des hommes : labeur, convoitise, filiation, transmission. Il s'en dégage une sorte de fatalisme immémorial. 
J'ai déjà lu Les trois lumières (2011) et si j'ai dû me séparer du roman - emprunté - j'ai acheté rapidement ses deux autres titres traduits : L'antarctique (2010) et celui qui fait l'objet de ce challenge.
Indubitablement, les nouvelles de ce recueil creusent la même veine où rudesse paysanne et mutisme des sentiments se côtoient sans parvenir à se rencontrer. Une petite dose de Claire Keegan suffit à produire l'enchantement de la lecture, pourtant la force des tensions qui traversent le récit montrent que sous les apparences de " bon voisinage " les évènements sont souvent dramatiques.
La mort lente et douloureuse (résidence /vengeance d'artiste) Le cadeau d'adieu (inceste, exil) A travers les champs bleus (la force d'une vocation) Chevaux noirs (rupture) La fille du forestier (talent de conteuse) Près du bord de l'eau (Texas, convenances) Renoncement (vie rangée, le brigadier volage) La nuit des sorbiers (une femme libre)

Extrait d'interview par La ruelle bleue
J’écris du point de vue des personnages que je mets en scène dans une histoire donnée et j’écris tout ce qu’il est nécessaire à ces personnages et à cette histoire pour exister. J’oublie alors que je suis un écrivain. Je deviens quelqu’un d’autre : je suis Martha [ndlr : in La fille du forestier], ou la femme sur l’île d’Achille [ndlr : in La mort lente et douloureuse], ou l’homme saoul dans « Chevaux noirs », ou bien encore l’homme qui dort au côté de la femme dans « La nuit des sorbiers »…  J’essaie de ne jamais prendre parti non plus. Mon travail, c’est d’imaginer ces personnages, leurs vies, de les animer. J’essaie juste d’écrire ce qui leur arrive.[...] Je pense que la narration doit nécessairement rester sur un mode suggestif et ne jamais s’aventurer sur la terre ferme des assertions. C’est essentiel afin d’ouvrir tout le champ des possibles. L’affirmation annihile tout. Si vous êtes catégorique quand vous écrivez, alors vous n’offrez pas au lecteur la possibilité du contraire et le privez ainsi d’une tension indispensable à fertiliser l’imagination. Ainsi, si une chose est vraie, alors son contraire peut l’être aussi. C’est la fameuse théorie de l’iceberg… Je pense en effet que le genre de la nouvelle est un genre qui fait la part belle à la suggestion. Et c’est justement toute la complexité de la chose ! »

Les trois lumières
Le titre, rencontré plus d'une fois sur vos blogues, m'avaient intriguée. Le challenge de Calypso me donne l'occasion de découvrir ce très court texte de Claire Keegan inscrit dans ma LàL.
Une petite fille à l'âge indéterminé (sans doute moins d'une dizaine d'années) est l'héroïne de cette histoire. Elle est l'aînée d'une fratrie apparemment déjà trop nombreuse. Sa mère, de nouveau enceinte, est débordée et l'argent manque, même si le père ne veut pas l'admettre. La fillette est laissée aux soins d'un couple sans enfant, apparenté au côté maternel. Peu affectueux, son père la conduit sur place mais ne s'attarde pas. Les Kinsella se montrent immédiatement attentifs à procurer à la petite un environnement chaleureux et la traitent comme leur fille. Au bout de quelques mois, à l'annonce de la rentrée, alors qu'il faut bien faire retour à la maison, c'est un déchirement.
Il y a énormément de non-dits dans ce texte qui méritera une nouvelle lecture dans quelque temps. Je suis sûre d'être passée à côté de certaines choses. Très factuel, allusif et plein de pudeur, il évoque des sentiments qui se montrent mais ne se disent pas. La détresse de cette enfant qui a trouvé des parents adoptifs selon son coeur mais doit leur être arrachée et réciproquement est au coeur du roman.
Lu le 15 juillet 2013