Affichage des articles dont le libellé est indienne. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est indienne. Afficher tous les articles

jeudi 21 novembre 2013

Les savants

COUP DE COEUR
challenge Tour du monde : Inde

Aujourd’hui, en Inde, on ne dit plus « intouchable » mais dalit. Un mot, toutefois, suffit-il à changer la donne ? Ce n’est pas l’avis d’Ayyan. D’un côté, du sien, une pièce minuscule partagée avec sa jeune épouse et son fils dans une exécrable cité de la banlieue de Bombay, tandis qu’il exerce un emploi de secrétaire dans un institut de recherche de haut vol. De l’autre extrémité du spectre social, à l’Institut, les savants, les « brahmanes » et, avec eux, tous les nantis et leurs femmes inaccessibles, le regardent de haut. Alors, à l’époque où le petit peuple indien, conscient de sa supériorité numérique, acquiert un pouvoir politique de plus en plus important, Ayyan a une idée… Son fils, Adi, est brillant.
Pourquoi ne pas donner discrètement un coup de pouce au destin, ne pas compenser les injustices de la naissance et du système des castes ? Fort de ce qu’il apprend à l’Institut en écoutant aux portes, Ayyan entretient le mythe d’un petit génie dalit… Qui, dans ces chassés-croisés, ces jeux de pouvoir, ces mensonges plus ou moins assumés, remportera la partie ? A coup sûr, le lecteur, emporté par la prose simple et efficace, à l’humour acerbe, d’un romancier indien qui appelle un chat un chat et se moque des faux-semblants de ses compatriotes.

Voilà la présentation qui m'a donné envie de postuler à ce partenariat avec les éditions Philippe Rey disait vrai ! Je me suis divertie, j'ai réfléchi, je me suis cultivée grâce au roman de Manu Joseph... bref, ce livre remplit toutes les attentes que je peux avoir vis-à-vis de mes lectures.

Ayyan Mani travaille dans un institut de théorie et de recherche pour brahmanes (la caste la plus élevée en Inde). Lui qui appartient à celle des talits (intouchables) n'en méprise pas moins les querelles oiseuses des scientifiques qu'il côtoie à longueur de journée. Secrétaire particulier et gardien de la porte du directeur, il abuse de sa position pour leur infliger de menues humiliations et se tenir au courant des petits et grands secrets.
De son mariage avec Oja, qu'il a trouvée par petite annonce et fait venir d'un village éloigné, est né un fils, sourd d'une oreille. Inscrit dans une école catholique, pour élèves anglophones, Adi manifeste de surprenantes dispositions en classe. On dirait ici qu'il est un élève à besoins particuliers. Amer et manipulateur, Ayyan travaille à l'oeuvre de sa vie : faire de son fils de 10 ans, un surdoué, le premier génie talit et il ne s'épargne aucune manigance pour parvenir à ses fins. Il évolue assez peu au cours du roman, mais la portée de ses intrigues n'est révélée qu'au fur et à mesure.
Il n'en va pas de même du directeur, Arvind Acharya, nobélisable dans sa jeunesse, qui va se trouver doublement manipulé. L'arrivée de la première femme scientifique à l'Institut bouleverse les habitudes. Biologiste, elle a été recrutée par Acharya dans le cadre du grand projet Ballon qui lui tient à coeur : il veut confirmer l'hypothèse d'une panspermie (plus drôlement appelée dans le roman les chutes de minuscules extraterrestres sur Terre) grâce à des sondes qui doivent collecter du matériel à 41 km d'altitude afin de prouver l'existence de micro-organismes d'origine extraterrestre dans l'espace.
La jeunesse et la beauté d'Oparna relèguent sa compétence au second rang. A l'opposition entre castes, relativement connue, le roman adjoint l'opposition entre genres (ex les toilettes de l'institut sont marquées : Scientifiques et Ladies) qui n'est ni moins marquée, ni moins irréductible et vaut pour toutes les couches de la société.
Après s'être amusé avec beaucoup de femmes "libres" dont il s'est séparé avant que les problèmes ne commencent, pour aller épouser une jeune vierge, non citadine et la maintenir dans sa cuisine et devant ses feuilletons de télévision. La vision relayée par l'auteur et investie dans le roman est que toutes les femmes libres sont des fauteuses de troubles dont il faut se garder à tout prix.
La trame romanesque et sentimentale repose également sur le curieux personnage d'Arvind Acharya, son caractère détaché et extravagant, même pour un savant, son physique atypique, son attitude distante mais protectrice vis-à-vis de ses collègues, de son meilleur ennemi Jana Nambodri et de son épouse Lavinya. 
Les deux histoires qui s'imbriquent, donnant un aperçu du vécu d'un talit d'une part et montrant par ailleurs l'inconscience des désirs des autres, donnent un bel équilibre à l'ensemble. Le roman multiplie par ailleurs les points de vue inattendus, intéressants, sur un pays en pleine mutation économique et idéologique : la vie dans les cités dortoirs à Bombay, la promiscuité, l'entraide parfois et la résignation presque toujours, la proximité de la mer d'Oman et le lieu de promenade à Worli où les castes sont abolies, l'impression de force qui se diffuse peu à peu dans la masse des laissés-pour-compte, la récupération de ce sentiment émergent par des leaders populistes.

Praline le dit mieux et plus succinctement que moi