vendredi 26 décembre 2014

Bertrand Guillot [2]

Petit rappel sur les matchs Priceminister de la rentrée littéraire qui fêtent leurs cinq ans d'existence cette année (j'ai déjà participé à deux reprises avec à chaque fois de belles découvertes à la clef : Parfum de Philippe Claudel, Pietra viva de Leonor de Recondo).
Les commentaires et évaluations proposées par les internautes permettent d'établir un classement parmi une première sélection d'ouvrages français et étrangers réalisée par des bloggueurs/ses (voir les titres en fin d'article)

Edit du 2 octobre 2014 : Cette année les modalités étaient un peu différentes. J'ai été retenue parmi les 800 premiers inscrits pour recevoir la sélection française de Stephie même si j'ai hésité avec celle de Hérisson ainsi qu'avec la sélection étrangère. Je me suis également engagée à faire voyager le roman une fois lu et commenté.
Edit du 24 novembre 2014 : Sous les couvertures de Bertrand Guillot est difficilement arrivé jusqu'à ma PàL. J'ai donc un petit délai supplémentaire, soit jusqu'à Noël pour le lire. Merci au travail déployé par Oliver Moss de l'équipe Priceminister pour ce résultat.

Sous les couvertures

L'auteur est fidèlement publié par les éditions Rue Fromentin ; j'ai pu apprécier une première fois sa plume à travers un livre témoignage sur l'illettrisme qui m'avait été recommandé et prêté  b. a. ba. la vie sans savoir lire. L'objectif semble très différent dans cette fiction autour d'une petite librairie qui tente de survivre face à la concurrence, notamment celle surfant sur Internet et la vague numérique.
Dès le rideau de fer du magasin abaissé, les livres prennent vie (l'auteur révèle que l'idée lui a été inspirée par le film d'animation Toy story). Incarnant un style d'écriture ou personnifiant un genre, ils se mettent alors à discuter, comparer leurs qualités respectives, se quereller. Parfois adversaires irréductibles comme pourraient l'être leurs auteurs, il leur arrive aussi de se lier d'amitié ou d'estime. Cet aspect fantastique du roman constitue un des ressorts du roman. Très inspiré, il m'a beaucoup plu, même si les caractères sont très tranchés, excessifs, volontiers caricaturaux et peuvent porter à la dérision... Puisque les livres incarnent un style/un auteur, je me suis demandé dans quel livre l'auteur pense-t-il être lui même incarné ?? sans doute j'y ai trouvé Junior à cause de son idylle inaccomplie avec Mauve au cours du salon littéraire de province...
Mais l'heure est grave dans le "boudoir" de la librairie, antichambre de la relégation puis du pilon qui attend les invendus retournés aux éditeurs faute d'avoir su séduire un acquéreur pour sortir par la grande porte. La rentrée littéraire inquiète les livres déjà en rayons. Ils décident de réagir et essaient de se mettre d'accord sur une stratégie commune. Mais entre les premiers romans, les grands écrivains, les académiciens, etc., les intérêts autant que les statuts d'autorité divergent.

A travers les personnages, incarnés dans les livres : Grand, Junior, Douleur d'écrire, Vieille Gloire, l'Auteur, l'Académicien, les Classiques, les Etrangers, etc. mais aussi ceux de la vie réelle, le vieux libraire désabusé par des années d'exercice, Sarah la jeune apprentie aux idées neuves encore capable d'être séduite par un livre, Mathilde sa colocatrice, devenue leader d'opinion en matière de littérature mais qui ne lit plus que sur "commande", Bertrand Guillot pousse une réflexion tous azimuts sur l'avenir du livre. Il ne le confond pas avec celui de la lecture car, ainsi qu'il le souligne dans le roman, de plus en plus de gros lecteurs sont séduits par la commodité du format numérique. Sous couvert d'un propos léger, querelleur et un peu désordonné, des questions essentielles sont abordées et analysées. Il y est question de politique éditoriale, commerciale, culturelle, de stratégies marketing, mais aussi de littérature, d'écriture, de lectorat, de manière plus inattendue, de combat idéologique, de révolution.

En définitive, je retrouve l'auteur de b. a. ba dont la fluidité de pensée m'avait bien plu, avec un livre intelligent, de belle facture, une écriture mature, réfléchie, émaillée de traits subtilement humoristiques (ex : écrire L'Histoire avec une grande hache).
Sous les couvertures n'est pas à un coup de coeur à 100% même s'il s'en est fallu de peu, sans doute à cause d'une sorte d'essoufflement de la bataille finale qui est un peu moins bien calibrée dans la volumétrie globale du roman. Pourtant, le parallèle de la réflexion sur les espaces de meilleure mise en valeur, calquée sur le discours révolutionnaire, avec partisans et opposants de l'ordre établi, meneurs et suiveurs, traîtres et ralliés de la dernière heure, n'est pas sans intérêt.

La sélection 2014















Bertrand Guillot est écrivain. Depuis trois ans, il oeuvre dans un centre du XIX ème arrondissement de Paris se consacrant (entre autres services) à l'alphabétisation des adultes, où il s'est laissé entraîner à prendre le relais de Marie, une autre bénévole.
Contrairement aux idées reçues, l'enseignement des rudiments de la lecture et de l'écriture à des adultes, avec les recettes appliquées aux enfants avec plus au moins de bonheur  (syllabique, méthode globale...), ne va pas de soi. Il doit lui aussi tout redécouvrir, réinventer, réapprendre... à chaque séance, dépasser le stade de  l'incompréhension mutuelle.

Le public de ce centre est analphabète : comprendre qu'ils ne sont pas illettrés (terme qui désigne les majeurs de 16 ans, en situation d'échec scolaire et dans l'incapacité de lire et comprendre un texte simple). Eux n'ont pour ainsi dire jamais été scolarisés, que ce soit en France ou dans leur pays d'origine, ils n'ont pas appris à lire et encore moins à écrire ; souvent, ils ont juste une compréhension rudimentaire du français oral. Pourtant, avec une belle volonté d'y arriver, ils veulent apprendre et viennent après une journée de dur travail, suivre les cours du soir où s'activent, s'épaulent et s'obstinent d'autres apprentis professeurs volontaires comme lui.
B.a. ba est le roman vécu de cette expérience. Du temps, de l'espoir, de la patience, de l'humilité, des obstacles insoupçonnés, des réussites merveilleuses et des sentiments d'échec cuisant, de la générosité à double sens, il y a un peu de tout ça dans ce beau livre sur le partage. Sans donner de leçon, à la manière modeste qu'il a de se dévouer à leur cause, Bertrand Guillot y rend hommage aux efforts courageux de ces élèves tardifs, qui retournent vers les bancs de l'école pour acquérir les rudiments de la lecture, mais aussi accéder à quelque chose en plus, l'honneur, la fierté, la capacité de se débrouiller sans aide à travers les pièges et arcanes qui guettent les non-lecteurs dans les démarches quotidiennes.

Lu le 25 mai 2011

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