COUP DE COEUR
Chili
Initialement, j'ai apprécié cette brève histoire, écrite par Luis Sepulveda durant son exil à Hambourg, à travers le dessin animé La Gabbianella e il gatto (1999) du réalisateur italien Enzo d'Alo.
Un chat décrit comme " grand, noir et gros " promet à une mouette argentée venue (pondre et) mourir sur son balcon, de s'occuper de son oeuf. Dévoué et fidèle à sa parole, il réussit à mener à bien cette mission singulière.
Bien des années après, je découvre que les qualités inéniables du film d'animation tiennent en grande partie à l'écriture soignée et au découpage précis du texte d'origine. Plein de sens, de poésie et d'humour, ce conte a reçu le prix Sorcière du salon du livre de Montreuil en 1997 ; il patientait depuis trop longtemps dans ma PàL !_
Kengah, une jeune mouette argentée, vole et virevolte tout en se régalant de harengs en compagnie du clan du Phare rouge. Elle n'entend pas les cris d'alerte et ne réagit que trop tard au danger immédiat. Surprise, engluée par une vague de mazout, elle parvient néanmoins à décoller et à trouver refuge, à bout de forces, sur un balcon où elle pond un ultime oeuf. Moribonde, elle le confie à Zorbas, le chat de la maison, non sans avoir obtenu au préalable, son engagement solennel de le couver, de protéger l'oisillon et de lui apprendre à voler le moment venu.
La communauté des chats du port de Hambourg va se mobiliser autour de Zorbas pour l'aider à tenir ses promesses insolites. Colonello, le vieux chef, Secretario, le sous-fifre plein de bon sens, Jesaistout, l'intello qui ne jure que par l'encyclopédie, s'unissent pour soustraire la jeune mouette aux dangers, l'éduquer et lui donner les moyens de rejoindre ses semblables.
La gent féline défend les valeurs d'amitié, de solidarité et de respect de la parole donnée. Le roman met aussi en avant la nécessité d'être soi même : Afortunada apprend à renoncer à son modèle " maternel " pour devenir une mouette, ainsi que le droit à la différence : " nous avons appris à apprécier, à respecter et à aimer un être différent ", conclut Zorbas.
La mise à distance des humains est une donnée qui est reprise fréquemment dans les contes : les animaux/personnages de Sepulveda sont capables de se comprendre entre eux (oiseaux, singe, rats) et même de parler le langage des humains, mais un tabou immémorial, une loi du silence leur interdit de le montrer. L'engagement pris auprès de la mère de la jeune mouette va pourtant les obliger à rompre le secret et à solliciter l'aide d'un médiateur : de façon hautement symbolique, le personnage élu est un homme à part, un homme de l'art, un poète !
Destinées à un jeune public, les aventures rocambolesques de Zorbas et Afortunada proposent une transposition animalière de la société, avec ses bons et mauvais sujets, des territoires et des lois, une éthique et une culture, qui se rapprochent des comportements humains tout en conservant le point de vue des bêtes.
Drôle et tendre, mais également pathétique et cruel, ce récit merveilleux où les animaux ont la parole, mêle subtilement la fiction à la réflexion, la poésie à la dénonciation, et autorise une lecture plus approfondie, par exemple une sensibilisation du jeune lecteur au risque écologique.
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