jeudi 6 octobre 2011

La vie d'une autre

Lors du swap Fais moi Plaisir (de Liyah) Nane m'avait fait parvenir ce roman de Frédérique Deghelt.
La vie d'une autre me rappelait a priori le pitch de J'aurais préféré vivre, mais elle s'en démarque fort heureusement et au lieu d'un roman gentil, divertissant, sans réelle profondeur, elle pose un texte fort, perturbateur, qui pose de vraies questions sans réponse sur la vie conjugale, l'amour maternel, l'amitié, le vieillissement et le temps qui passe, la réalisation de soi...
Jeudi 12 mai 1988. Marie a vingt-cinq ans : elle vient de décrocher un emploi comme développeur de concept dans une TV locale et lors de la soirée où elle fête son tout nouveau job avec ses amis, elle rencontre Pablo, mi-argentin, mi-russe mais total séducteur.
Elle se réveille le lendemain à ses côtés, mais elle est désormais Mme La Fuentes, mère de trois enfants Youri, Lola et Zoé, sans aucun souvenir des douze années qui se sont écoulées.
Elle ressent que son amnésie cache un lourd passif, mais également la joie profonde d'un amour tout neuf pour son mari et ses enfants. Elle ne se résout pas immédiatement à partager son secret avec Pablo et au fil du temps, l'aveu lui semble de plus en plus difficile et malvenu. Sur la corde raide pour ne pas se faire démasquer, elle traque les traces de l'autre pour comprendre.
Oublier c'est pardonner. En fouillant son passé, elle fait remonter des preuves de mécontentement, des sujets de discorde possible, des reproches latents qui sont en désaccord avec les sentiments qu'elle éprouve et l'attitude de Pablo. Elle soupçonne avec lucidité que la vérité ne peut venir ni de son mari, ni de ses proches, mais son ancien elle-même n'a-t-elle pas laissé des écrits qui l'éclairerait ? Tout en continuant à donner le change, ouverte et généreuse comme à 25 ans, elle cherche dans l'abolition de ses griefs de femme les raisons du sabotage de sa mémoire de couple.

Ses interrogations sonnent juste : par le biais d'une l'amnésie totale, elle prend un recul radical sur sa vie, interroge la réalisation de ses attentes de jeune femme encore libre et célibataire, comparée à sa situation de femme établie, mère et épouse apparemment comblée.
Au terme de ses investigations et de son introspection psychanalytique (avec l'aide de Raphaël, médecin et néanmoins ami auquel elle se confie) le personnage acquiert une consistance réelle, crédible, tout en restant intimiste. Cette femme à la recherche d'elle-même pourrait être l'auteur : elle joue d'ailleurs à une mise en abyme dans le roman lorsqu'elle contacte Henri, un amnésique pour l'interroger sur son expérience dont elle souhaite tirer le sujet d'un livre, sans lui dire qu'elle est le personnage principal qu'elle lui décrit.
L'ensemble est assez lourd, tendu et lorsqu'avec la scène finale survient un grand éclat de rire qui réconcilie Marie 25 à Marie 37, je peux dire que je me suis sentie soulagée.
J'ai beaucoup apprécié l'écriture, des passages m'ont profondément touchée, éveillant une résonance presque dérangeante en moi.
Lecture proche : André BRINK,  La porte bleue

1 commentaire:

Jeneen a dit…

Coucou, je suis entrain de le terminer pour une LC du 15/10 (je mettrai un lien vers ton billet) et je n'ai pas été aussi enthousiasmée (un peu long pour une introspection...) mais l'écriture est belle et de nombreux passages sont à noter en effet, avec une résonnance chez de nombreuses personnes j'en suis persuadée. Beau billet, bravo!