Songes de Mevlido (en cours)
L'écriture, l'inspiration d'Antoine Volodine sont complexes, sa lecture n'est pas facile : je constate très clairement, à l'issue de cette seconde expérience, qu'il ne s'agit pas de livres que je réussis à lire d'une seule traite, ils doivent reposer, se décanter lentement. Curieusement l'univers de Poulailler Quatre, ou celui du Bardo, n'évoque aucune couleur, aucune résonance : c'est comme si l'auteur écrivait en gris.
Ses paysages sont chargés d'une atmosphère pesante, une aura de fin de monde qui rendrait neurasthénique le plus joyeux luron. Les personnages apparaissent comme des naufragés à la dérive, définitivement isolés, des îlots de conscience dans un univers lugubre et moribond.
Mevlido vit à Poulailler Quatre avec une femme folle à quelques éclairs de lucidité près, qui le prend la plupart du temps pour son mari tué dans un attentat. Lui même a perdu la femme qu'il aime encore et il se dévoue à protéger cette créature perdue.
L'inquiétude déjà latente se concrétise avec l'invasion de créatures inquiétantes, chauves-souris et volatiles géants, araignées innombrables, personnages ambigus comme cette femme corbeau accompagnée de gardes du corps.
Puis tout s'éclaire avec le début de la deuxième partie qui s'intéresse à la vie de Mevlido éveillé. Ces passages comportent certains des aspects présents dans ses songes, qui prennent la forme de messages cryptiques, mais plus explicites. La construction me rappelle un peu la tragédie grecque où les héros reçoivent des messages d'avertissement à travers leurs songes.
Le climat semble très perturbé dans le monde de Mevlido ; il pleut beaucoup et même quand il ne pleut pas l'air saturé d'humidité peut rendre la respiration difficile. L'ambiance du livre est post-apocalyptique.
Les dirigeants au pouvoir, opulents et corrompus, sont contestés par au moins deux factions, les vieilles bolcheviques contestataires et propagandistes et une branche anarcho-terroriste, armée et dangereuse, représentée par une seule jeune femme que Mevlido aide secrètement tout en refoulant son attirance.
Il consulte une psychiatre sur ordre de sa hiérarchie mais essaie de la manipuler par de fausses confessions, tout comme il ment aux séances d'autocritique institutionnalisées par sa profession : chaque policier à tour de rôle endosse le statut de bouc émissaire et s'accuse devant ses collègues de ses actions et de ses omissions peu glorieuses.
Bardo or not BardoLe Bardo Thödol ou Livre des morts tibétains est un recueil de textes bouddhiques destinés à guider l'âme du défunt, qui doivent lui être lu à l'oreille par un lama, ou à défaut par un proche, afin de l'aider à ne pas se détourner de son karma. Sur le chemin de sa renaissance, le mort doit donc triompher des obstacles qui sèment sa pénible traversée du Bardo, l'espace intermédiaire sans forme ni couleur ni durée perceptibles, dans lequel il est obligé d'errer durant quarante-neuf jours après son décès. Il doit résister à la tentation de se réincarner, pour se délivrer définitivement de son enveloppe charnelle et se fondre dans la grande clarté.
Antoine Volodine entrecroise autour de ce thème les sept récits constitutifs de ce roman, qui emprunte parfois la forme du reportage, de la poésie ou du théâtre. D'une inquiétante étrangeté, peuplé de personnages disjonctés, écrasés de solitude, rendus aveugles et sourds, l'espace noir pulvérulent de son Bardo se situe à la croisée du monde des mystiques et de celui des fous. Morts récalcitrants encore tout pénétrés de leurs préoccupations terrestres, vivants égarés à la présence incongrue, lecteurs déviants qui prennent une totale liberté avec le texte sacré et même une machine imbécile qui débite des cadavres exquis à la chaîne sont les personnages ingérables qui peuplent l'univers grinçant et absurde d’Antoine Volodine. A la manière d'un Samuel Beckett dont le Godot serait tibétain, son récit à l'imaginaire fertile et à la poésie décapante surprend par ses trouvailles narratives, son style singulier, décalé, ses propos cryptés.
Lu le 30 novembre 2010
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1 commentaire:
J'aimerais bien découvrir cet auteur :)
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